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mercredi 5 août 2026

[Joe Abercrombie] Dow le Sombre, un chef respecté après sa mort ?

Dow a perdu le Nord et la vie après avoir perdu son duel contre Calder. C’est son homme de main, le fidèle et impressionnant Caul Shivers qui lui a porté le coup fatal. Dow était un leader fort, respecté mais craint. Il parlait mal à non nombre de gens sous ses ordres mais son charisme et sa force au combat le rendaient quasiment inébranlable.


Mais, comme d’autres combattants, Dow est retourné à la boue. Quand il était encore en vie, peu de gens osaient lui dire en face qu’ils pensaient de lui. Mort, c’est autre chose. Ainsi, Quatre-Feuilles dresse un parallèle entre Stour Ténèbres et Dow ; il affirme que « je doute d’avoir connu un plus grand connard, et pourtant, j’étais le bras droit de Dow le Sombre ». C’est une comparaison bien peu valorisante pour Dow puisque Stour est un chef extrêmement cruel, gratuitement méchant. Toutefois, tout laisse croire que Dow était meilleur que lui en tant que guerrier. 

D’ailleurs, Quatre-Feuilles dresse une liste de grands noms du Nord où Dow est inclus. Une nouvelle fois, il met en avant l’aspect détestable de l’homme et sa vigueur : « Les morts savent que c’étaient des ordures, mais ils avaient mérité ces noms-là. Avec leurs mains et leur courage, ils les avaient gagné de haute lutte ». Dow a beau être un parfait salopard, il mérite son statut de légende.


Il faut dire que Dow a participé à quelques uns des grands moments du Nord. Le hall de Skarling ne porte pas seulement le nom du fondateur du Nord, d’un de ses plus grands héros. C’est aussi l’endroit où se sont produits des moments marquants comme « le lieu où Bethod avait mis la main sur le Nord » ou « celui où Dow le Sombre avait trahi le Neuf-Sanglant ». C’est peut-être aussi pour ça que la trahison de Shivers ne dérange pas tant que ça. Se retourner contre son chef semble être assez fréquent dans le Nord : Dow l’a fait, Shivers l’a fait et Quatre-Feuilles le fera plus tard contre Stour Ténèbres.

Dow a aussi mené la guerre contre l’Union lors de la bataille des Héros. Shivers dit que « ce fut la plus grande bataille de l’histoire du Nord », un pays dirigé par Dow qui « avait planté son étendard sur la colline où nous sommes ».


Après la mort de Dow, c’est Scale (et Calder) puis Stour qui gouvernent le Nord. Le trône finit par revenir à Rikke, la fille de Renifleur. Cette dernière, pour mesurer son pouvoir, prend comme référence Dow. Elle pense qu’ « elle dominait une plus grande partie du Nord que Dow à son zénith ».


Le manipulateur et égoïste Bayaz ne remet pas en cause le statut de Dow. Lui aussi le trouve puissant. Il dit de lui que ça a été « un puissant guerrier et un chef redouté » et qu’ « il a contenu l’Union ». Mais, Bayaz déteste ceux et celles qu’il ne peut pas contrôler. C’était le cas de Dow le Sombre (« il a cru pouvoir se débrouiller sans moi »).  La mort de Dow réjouit Bayaz (« il repose dans une fosse anonyme. Un géant tombé dans l’oubli »). Savoir qu’il n’a pas été honoré comme un grand chef apporte du plaisir à Bayaz. On voit bien qu’il est ravi de l’humilier verbalement et de parler de lui en mal même après sa mort.

[Joe Abercrombie] Au revoir Merveilleuse

Pour prouver sa fidélité à l’arrogant et prétentieux Stour Ténèbres, Quatre-Feuilles a dû tuer une des rares personnes qu’il personne, son amie, Merveilleuse. S’il a été place face à ce choix difficile s’il voulait survivre, il ne faut pas non plus négliger la responsabilité de Quatre-Feuilles. Lui même n’a eu de cesse de vanter sa souplesse, sa capacité à plier dans le sens du vent, à suivre ceux qui avaient le pouvoir ou étaient le plus fort à ses yeux.


Clairement, Quatre-Feuilles veut vivre. Et s’il doit tuer Merveilleuse pour rester en vie, alors il le fait. La mort de Merveilleuse est brutale, inattendue, rapide. Quand Stour ordonne à Quatre-Feuilles de la tuer pour prouver sa loyauté, il n’hésite pas. En quelques secondes, il a pris sa décision et accompli ce qu’il devait faire (« Merveilleuse parut stupéfiée quand son vieil ami l’enlaça, bloqua son bras armé avec sa main gauche et lui enfonça une lame dans le coeur avec la droite »). 

Merveilleuse a donc été tuée par la seule personne à qui elle faisait confiance. Les deux avaient rejoint le camp de Calder, Scale, Stour. Ils naviguaient très près du pouvoir et voyaient à quel point Stour était dérangé, incompétent, enclin à la violence. C’étaient deux guerriers d’une autre époque qui avaient vu les grandes batailles, connu les grands noms alors que Stour et ses hommes passaient leurs temps à les fantasmer. 

De façon assez attendue, quoiqu’hypocrite, Quatre-Feuilles ressent un vide en pensant à son amie : « il avait vu des montagnes de morts, dont un certain nombre de sa main. Pourtant, l’idée que Merveilleuse soit retournée à la boue le dérangeait ».


Dès lors, le souvenir de Merveilleuse l’accompagne. On en a un exemple quand il réalise un de ses nombreux traits d’humour. Là où Merveilleuse aurait ri ou surenchéri, il n’y a plus personne (« Quatre-Feuilles faillit se tourner pour en faire profiter Merveilleuse. Se souvenant qu’il l’avait tuée, il se ravisa »). Sa réaction montre ce qu’a été leur complicité, la nature de leur lien. Surtout, Stour ne tente pas pas de se dédouaner ; il admet à lui-même l’acte affreux commis. Mais, qu’attendre d’autre qui oppose des guerriers du Nord à d’autres guerriers du Nord, une guerre presque fratricide…

Quatre-Feuilles continue d’évoluer aux côtés de Stour. Il assiste à la chute de ce dernier en le trahissant, défait par le légendaire Caul Shivers qui lui tranche les tendons du genou. Quatre-Feuilles est ravi de voir Stour être humilié, frappé. Il faut dire que Stour n’hésitait pas à commettre les actes les plus cruels, il semblait perdu dans une fuite en avant vers l’horreur. Quatre-Feuilles ressent donc du soulagement même s’il regrette que Merveilleuse ne soit pas là pour assister à ça (« Mais là, c’était jouissif. Moins que d’avoir encore Merveilleuse à ses côtés, mais ça faisait du bien »). L’homme porte donc le fardeau de la disparition de Merveilleuse sur ses épaules.

vendredi 31 juillet 2026

[Joe Abercrombie] Qui est Shenkt ?

Dans une saga qui regorge de personnages plus impressionnants les uns que les autres, Shenkt, malgré un nombre d’apparences limitées, arrive à sortir du lot. Il n’est pas un Roi, il n’est pas un Mage, il ne commande pas une armée.


Lui qui est vu comme un simple assassin qu’on peut acheter est en réalité bien plus que ça. Shenkt a un passé chargé. Il a été un homme du manipulateur Bayaz, il a été un de ses Dévoreurs. Tant d’homme et de femmes ont été pris dans les filets de Bayaz sans jamais pouvoir s’en sortir. Le vieux Mage a usé d’eux pour arriver à ses fins et s’est totalement moqué de ce qu’ils pouvaient vouloir. Bayaz a fait et défait des rois, s’est Seri des banques pour accorder des prêts, etc. 

Shenkt, lui, a tourné le dos et se met même à le défier.

A la fin de Servir froid, la nouvelle patronne de la Styrie, Monza Murcatto, est menacée par un envoyé de Bayaz, Sulfur. Elle n’en mène pas large et semble à deux doigts de céder jusqu’à ce que Shenkt fasse son apparition. Les deux apprentis de Bayaz se font face : « le représentant de Valint et Bank se retourna, et recula, surpris, avant de s’immobiliser, glacé, comme s’il avait découvert la mort lui soufflant à l’oreille ». Voir Sulfur perdre de sa superbe est totalement inattendu. La chose est claire : Sulfur a peur de Shenkt. Si Sulfur craint tant Shenkt, c’est parce que Shenkt a accompli l’inimaginable : tourner le dos à Bayaz. Shenkt énonce calmement la chose. Quand Sulfur lui dit que Bayaz est leur Maître, Shenkt répond que « je n’en ai pas —plus—, vous cous souvenez ? Je lui ai dit que c’était fini ». Shenkt a donc vraisemblablement résisté à la pression de Bayaz et est resté fidèle à ses convictions.


Ayant renié Bayaz, Shenkt ne peut plus craindre grand-monde. Cela devient même un de ses crédos de vie (« jeune homme, il avait étudié avant de se prosterner devant son maître et de jurer de ne plus jamais se prosterner »).

C’est pour cela qu’il ne se prosterne pas devant le duc Orso de Talins qui lui demande de retrouver Monza (« je ne me prosterne pas »).


Si on est tant marqué par Shenkt à la lecture de Servir froid, c’est parce qu’il permet à la fantastique Monza Murcatto de s’élever. Sans Shenkt, pas de Monza. Il est celui qui la maintient en vie alors qu’elle a été trahie par son employeur, le duc Orso de Talins (« La tuer ? répéta-t-il (…) après l’avoir descendue de la montagne ? Après lui avoir réparé les os et l’avoir secourue »). On comprend que c’est Shenkt qui a sauvé Monza au début du roman. Sans lui, Monza aurait été morte. Shenkt n’hésite donc pas, à nouveau, à tenir tête au duc de Talins (Orso) qui l’a pourtant employé pour retrouver Monza et sa quête de vengeance.


Dans la seconde trilogie de Joe Abercrombie, les rumeurs se disputent au sujet de Shenkt.

C’est principalement Vick qui centralise le plus de rumeurs sur Shenkt. Avant de le voir, elle entend un tas de choses sur lui. Certains disent qu’ « il mange ses victimes ». On murmure que ses compétences sont supérieures « à celles du commun des mortels ». D’autres affirment que Shenkt est « un sorcier qui s’était damné en mangeant de la chair humaine ». Celle-là semble être vraie puisque Shenkt est bel et bien un Dévoreur. Shenkt a donc bel et bien violé la Deuxième Loi d’Euz.

Shenkt est fort : il se débarrasse sans aucun souci des gros bras de l’Inquisition de l’Union (« Vick se souvint de ce que Shenkt avait fait aux deux Tourmenteurs sur le quai de Port Ouest. Des colosses propulsés dans les airs comme des poupées »). En réalité, ce qui impressionne le plus Vick n’est pas la force de Shenkt, mais son apparence. Il est si banal, si transparent, si quelconque (« gratifia Vick d’un sourire hésitant, presque comme s’il entendait s’excuser. Pour avoir plus ordinaire que lui, il fallait se lever tôt »)… Et pourtant, Shenkt reste « le tueur le plus célèbre de Styrie » et peut-être même de ce monde.

mercredi 29 juillet 2026

[Joe Abercrombie] Vick dan Teufel (1) : l'impact des camps

Envoyée dans le camp du pays des Angles par Glokta, Vick dan Teufel finit quand même par travailler pour l’Inquisition de l’Union. Elle est donc une agente zélée et compétente de ceux qui ont condamné sa famille et elle au pire. Pourquoi ?


C’est simple. Vivre dans les camps a été une réelle épreuve tragique et inhumaine pour la jeune femme. Elle y a frôlé la mort plusieurs fois, elle a été confrontée à son impuissance. En ayant pu quitter cet enfer, elle a réalisé qu’elle devait être du bon côté si elle voulait survivre. Ainsi, sa maxime est qu’ « il faut toujours être du côté des vainqueurs ». C’est ce qui lui permet d’avoir une certaine souplesse, de servir celui qui a ruiné la vie de sa famille.


En effet, Vick sert Glokta et l’inquisition même si elle sait que c’est la faute de Glokta si sa vie a mal tourné (« c’est vous qui avez envoyé ma famille dans les camps »). 


Elle s’est retrouvée là-bas alors qu’elle n’était qu’une gamine : trop petite pour s’opposer à la décision mais assez grande pour en souffrir. Tous ont été victimes de l’arbitraire de Glokta qui a accusé et condamné son père, Sepp dan Teufel, sans preuves.  


Quand elle parle de sa vie dans les camps, on ressent toute sa détresse vécue : « Vick avait effectivement huit ans, mais elle croupissait dans la cave puante d’un bateau, enchainée avec toute sa famille et un groupe d’autres prisonniers. Tous en route pour les camps du Pays des Angles, dont elle serait la seule à revenir ». Vick a donc vu ses parents, ses soeurs et son frère mourir.

Avant de les voir mourir, elle a eu le temps de se rendre compte que l’on pouvait tout perdre. Après tout, dans l’Union, la famille dan Teufel était influente et puissante. Dans les camps, elle n’est plus rien. Ses membres ne sont que des prisonniers comme les autres qui subissent des mauvais traitements et des humiliations. Elle se rappelle que « dans les camps, elle avait dormi à côté d’inconnus. Des corps serrés les uns contre les autre dans la paille puante, comme les porcelets d’une portée. C’était toujours mieux que de crever de froid » et « la crasse, la douleur, la faim, la mort, l’injustice et la trahison. Les ténèbres éternelles des mines, la chaleur brûlante des fours, la fureur et le désespoir permanents, les cadavres dans la neige ».


Tout laisse à croire que les camps n’offraient qu’un destin à Vick : la mort. Pourtant, elle a survécu, tirée de là par Glokta. Elle est devenue une personne différente, prête à tout pour rester en vie. Les camps ont endurci Vick. 

Elle, la fille de famille de noble, a perdu toute l’éducation reçue ; de toute façon, elle n’avait pas le choix. Les camps n’offraient aucune échappatoire, aucune chance (« quand on grandissait dans les camps, contrainte de dormir avec des inconnus, de partager la chaleur, la puanteur et les vermines, la pudeur était un luxe qu’on renonçait à s’offrir »).

C’était elle ou les autres, et elle a commis l’ultime méfait en dénonçant son frère qui préparait une révolte. Elle l’a vendu pour acheter sa liberté.


Glokta voit en elle un potentiel (« dans les camps, les tiens sont morts et tu as survécu (…) ces gens sont morts parce qu’ils n’étaient pas assez forts. Contrairement à toi »). Glokta a alors façonné Vick, ce qui n’est pas une mince prouesse. La femme aurait très bien pu vouloir se venger de lui. Cela a été le contraire : elle a espionné pour lui, l’a servi et est devenue Inquisitrice. Par exemple, elle a infiltré les rebelles de Valbeck, a fait semblant de prendre part à leur cause pour mieux les trahir. Elle a fait cela sans trop de regrets ou de remords. Tout simplement parce qu’elle veut vivre du côté de ceux qui dominent, et là, c’est le camp de l’Union.


dimanche 21 juin 2026

[Joe Abercrombie] Qui est Quatre-Feuilles ? (tome 1 de l'Âge de la Folie)

Quatre-Feuilles, autrefois connu sous l’identité de Joan Steepfield, cache bien son jeu. Pour certains, il est un mentor, un individu qui peut faire entrer des principes dans la tête bien dure des nouveaux combattants (comme Stour Ténèbres). Pour d’autres, il est un individu à la loyauté qui flanche. D’ailleurs, Quatre-Feuilles lui-même admet que son but est de rester en vie. Les années où il voulait briller dans le Cercle et à la guerre sont loin derrière lui.


Quatre-Feuilles est à la solde de Calder, Scale et Stour. Ces trois individus veulent prendre le contrôle total du Nord, accomplir la vision de Bethod et défaire Renifleur. Ils sont enhardis après avoir vaincu le légendaire Dow le Sombre. Stour est en plus le petit-fils de Bethod, un grand nom du Nord ; il veut entrer dans la légende, acquérir une réputation comme celle du Neuf-Sanglant. Quatre-Feuilles, lui, est bien plus mesuré. L’expérience lui a montré que rien ne dure, qu’on peut tomber aussi vite qu’on est monté. Il sait aussi que les hommes peuvent vite se retourner : « un homme doit savoir plier dans le sens du vent (…) les hommes bavassent sur la loyauté tant que ça ne chauffe pas pour leurs fesses ». On sent là aussi le fait qu’il a eu son comptant de batailles et de guerres. Tuer ne lui apporte rien, il ne cherche pas à entrer dans le panthéon des grands noms du Nord.

Quand il voit des hommes de Renifleur être massacrés gratuitement par des hommes de Stour, il est blasé. C’est un spectacle qu’il a bien trop souvent vu et contre lequel il ne peut rien faire. Il se contente d’observer la scène avec un certain dépit (« quel gaspillage d’êtres humains, de matériel et d’efforts. Mais c’était le quotidien de la guerre. Rien qu’il n’ait pas vu au moins dix fois »). La résignation guette donc Quatre-Feuilles.

Quatre-Feuilles doit réfréner les ardeurs de Stour qui ne rêve que de mort, de tuer, de se venger, de tuer Rikke et autres joyeusetés. Stour est à ce point aveuglé par sa furie qu’il se laisse convaincre à un défi : il affronte Léo, le Jeune Lion de l’Union, dans un duel dans le Cercle. Pourtant, Quatre-Feuilles le met en garde : perdre dans le Cercle est la fin ; il n’y a rien après. Au risque de se faire insulter de lâche, il laisse entendre qu’accepter ce défi n’est pas une bonne idée. Lui en a vécu un bon nombre et a retenu une leçon : « argent, terre, gloire, amis, même ton nom… Tu peux tout perdre, mais si tu conserves la vie, tu récupèreras tes biens en travaillant dur et en attendant le bon moment »…. 


Attendre le bon moment, voilà quelque chose qui semble bien définir Quatre-Feuilles.


C’est un concept qu’il développe plusieurs fois. Quand il forme de jeunes enthousiastes (abrutis) au combat à l’épée, il tente de leur faire comprendre que cela ne sert à rien de donner de grands coups, de se ruer au combat. Il suffit d’être aux aguets et frapper quand il faut (« parce que la seule chose qu’un homme puisse vraiment faire, c’est choisir son moment. Attendre son ouverture, savoir la reconnaître quand elle se présente, et la saisir au vol »). 

Il en fait la démonstration quand il tue Magweer, un homme assez arrogant de Stour. Magweer se moquait de Quatre-Feuilles, lui reprochant sa couardise. Il voulait aussi le forcer à aller combattre alors que Quatre-Feuilles voulait se replier. Quatre-Feuilles profite donc d’une opportunité pour tuer Magweer, un homme qui appartient à son propre camp. Alors que la bataille fait rage, il le poignarde sans aucun remords. Sa survie vaut plus que sa fidélité à un camp. C’est à ce moment-là qu’il résume assez succinctement sa philosophie de la guerre et de la vie : « dans la mêlée, les hommes tombent plus souvent à cause de la malchance que du talent adverse. Une bataille, ce sont des cris et des gesticulations, à la suite de choix faits des heures plus tôt par des hommes que tu ne rencontreras jamais ». Autrement dit, un combattant a très peu de contrôle lorsque la bataille prend rage. Rien ne lui garantit une belle mort, une mort glorieuse au combat.

Quatre-Feuilles a donc tué Magweer. Il l’a fait avec efficacité (« quand il frappait un type, il se débrouillait pour ne plus avoir besoin de recommencer; Avec de l’entraînement, on devenait très bon à ce jeu »). D’une certaine façon, il est un très bon combattant qui voit très peu l’utilité de verser du sang ; il ne le fait qu’en cas d’extrême nécessité.

C’est pour ça qu’il n’hésite pas à tuer Merveilleuse, son amie. Merveilleuse a accompagné Quatre-Feuilles des décennies. Et pourtant, il n’a pas hésité à la tuer quand Stour lui a demandé une preuve de fidélité. C’était lui ou elle. Quatre-Feuilles a donc obéi. Mais, cela lui a laissé un goût amer en bouche. Il a presque honte de ce qu’il est devenu, de ce qu’il est. Il est déçu de lui-même quand Stour le complimente : « un salaud au goût de Stour… pensa Quatre-Feuilles. C’était à ça que sa suprême intelligence l’avait conduit ? ».


Quatre-Feuilles peut bien tenter de cacher qui il est ou ce qu’il est, certains arrivent pourtant à lire en lui. Le puissant Caul Shivers le reconnaît comme un homme de valeur. Yoru Sulfur, un homme de Bayaz, ne se contente pas de l’appeler par son vrai nom. Il lui dit aussi que « prétendre qu’un loup est une vache ne lui fera pas donner du lait ». Quatre-Feuilles peut bien joueur le lâche ou le formateur, il reste un tueur.


lundi 8 juin 2026

[Joe Abercrombie] Chute ou gloire pour Savine ?

L’Union traverse une grande crise, un immense bouleversement. Le peuple, guidé par quelques figues comme la Juge, s’est soulevé et a renversé l’ordre établi. Le roi Orso a été emprisonné. La justice devient expéditive. Les anciens puissants ont le droit à une parodie de procès puis sont exécutés. 

Quand l’hiver arrive, la capitale Adua n’est plus que l’ombre d’elle-même : les bâtiments tombent en ruines et les gens meurent de faim. Savine voit là la chance de se sortir d’une situation périlleuse.


Savine est officiellement la fille de Sand dan Glokta et d’Ardee West. Elle est surtout une grande industrielle, une femme féroce en affaires. Elle a échappé aux émeutes de Valbeck et à la tentative ratée de coup d’Etat contre Orso ; son étoile a déjà donc beaucoup pâli. Mais, elle reste une personne à abattre, une cible légitime pour les révolutionnaires.

Si Savine veut survivre, elle doit faire preuve de malice et montrer qu’elle est du côté du peuple. Elle ne peut pas se contenter de beaux mots, de belles tournures de phrases ; il faut de actes. C’est ce qu’elle décide en organisant une distribution de pains et de denrées alimentaires. Elle profite là des réseaux qu’elle avait du temps où elle était puissante. Les révolutionnaires ont pris le pouvoir mais sont désordonnés ; Savine n’a plus beaucoup de pouvoir mais elle sait comment s’y prendre. Mieux, sa démarche semble presque sincère : elle dit à Zuri que « j’ai décidé de… distribuer. Je veux aller dans les quartiers les plus pauvres et … tout donner ».

La distribution alimentaire attire beaucoup de monde. Il faut dire que Savine y met les moyens : « dans le voisinage, je possède six boulangeries. Pour me procurer de la farine, des agents à moi sillonnent le Midderland. Quant à la soupe, on la prépare avec tout ce qui nous tombe sous la main ».

Bien entendu, Savine ne fait pas ça que par bonté d’âme. Elle espère se montrer utile au nouveau régime pour éviter de se faire tuer. Elle a également en tête les éléments de Valbeck qui l’ont grandement marquée. Ils l’ont forcée à avoir un autre regard sur le monde ; elle ne peut plus faire comme si la misère n’existait pas, elle ne peut plus uniquement se concentrer sur la conquête du pouvoir ou l’accumulation de l’influence. Dans un moment d’introspection, elle se rend compte qu’elle n’y arrive plus, qu’elle ne plus parvient être égoïste. Elle s’interroge : « je me demande si le Grand Changement a vraiment aggravé les choses ou s’il les a simplement aggravés pour moi. Y-a-t-il plus de mendiants, ou est-ce moi qui les remarque pour la première fois ? (…) La nuit, je me réveille en sursaut, sûre que les Incendiaires vont venir m’arrêter. Et je sais que je le mérite. ».


Savine fait donc ce qu’elle peut pour survivre. Mais, la réalité la rattrape. Elle est dénoncée par Selest qui profère contre elle de terribles accusations, qui sont en plus vraies. Selest révèle que Savine est le symbole même de l’ancien régime, mais qu’elle a également eu une relation incestueuse avec le roi (« parce qu’il est établi que Savine Brock, des années durant, a été la maîtresse du roi ! (…) Mais il y a pire ! (…) Savine Brock est la soeur du roi ! (…) Savine Brock est la bâtarde du roi Jezal ! ». On ne pouvait pas énoncer pire accusation.

Savine a vite conscience que sa situation est périlleuse. Il faudrait un miracle pour qu’elle échappe à la condamnation à mort. Elle décide de jouer ses maigres atouts. Elle joue la carte de la modestie, la carte de la femme populaire (« vêtue d’une robe d’après grossesse d’un blanc immaculé, Savine n’arborait ni perruque ni bijoux. Ses cheveux noirs plaqués sur le crâne, elle se présentait sous le jour d’une femme ordinaire »). Elle montre qu’elle est une redoutable personne en jouant la carte maternelle. Quand il faut rester en vie, Savine n’a pas de scrupule, surtout qu’elle est interrogée par un individu qui supporte mal la nudité féminine. Elle argumente donc en disant que « depuis que tout a changé, j’ai entendu bien des sermons sur la responsabilité d’une Citoyenne. La maternité est toujours la première (…) Mon lait, je le leur donnerai jusqu’à mon dernier souffle ». Elle allaite donc ses enfants en plein procès, dévoilant sa poitrine.

Mais si elle peut en déstabiliser certains, ce n’est pas le cas avec la Juge. Cette dernière est une femme pleine de violence et de colère, impitoyable et extrêmement dangereuse. Elle est l’apôtre d’une violence démesurée et ses mots sont comme des coups de poignard : « oublions la baiseuse de frère. Et gobons toutes toutes histoire de mère courage, de sauveuse d’orphelins et de providence des pauvres (…) Sous l’apparence d’une jolie femme, tu es la pire vermine de l’ancien régime ».


Savine est donc condamnée à mort. On compte la jeter du toit du tribunal ; heureusement pour elle, une bagarre éclate et elle échappe à son destin. Son accusatrice, la Juge, fait le grand plongeon. Et la situation se retourne : Savine goûte à nouveau au pouvoir.


Elle se venge de certains qui avaient participé à sa chute. C’est le cas de Brisépée, un écrivain la présentant comme une ennemie du peuple. Elle se montre impitoyable avec lui, lui faisant bien comprendre que sa vie dépend de sa volonté (« ta raison de vivre désormais sera de me faire aimer ! Et tu respireras tant que tu me seras utile »).

Savine espère avoir changé, que l’époque de la révolution du peuple lui a permis de changer. Elle se rend compte que n’est pas entièrement le cas, que l’exercice du pouvoir a toujours des effets pervers sur elle (« comment nier qu’elle prenait plaisir à voir les gens quémander son approbation, implorer qu’elle les finance et crever d’envie devant sa réussite ? »).


Mais, un obstacle se dresse face à elle : son époux, Leo. Il est aigri et jaloux. Il ne supporte pas de voir sa femme être plus populaire que lui, plus aimée. Leo ne cache pas ses états d’âme : il les exprime à sa mère, Finree (« elle est très populaire, fit Leo, mécontent. Vous n’avez pas eu ce foutu pamphlet au pays des Angles ? La mère courage, dépoitraillée, nourrissant ses petits devant la cour…? »).

Le mari et la femme sont engagés dans un combat : les enfants de Savine sont les héritiers du trône et eux en sont les régents. Il s’agit donc d’avancer ses pions. Rikke, la cheffe du Nord, met en garde Savine. Il ne faut pas qu’elle sous-estime Leo. Certes, Savine est plus populaire mais Leo a l’armée avec lui (« tout le monde t’admire, t’envie et t’adore. La Petite Fiancée des taudis ! Quand elles parlent de toi, May et Liddy ne trouvent pas de louanges à ta hauteur (…) Mais dans les rues, ce sont pas tes soldats qui patrouillent, pas vrai ? »).


Dès lors, Savine tente d’affaiblir Leo. Elle utilise Jurand (« je commence à croire que Leo est amoureux de quelqu’un d’autre. Et ce depuis toujours. J’ai souvent réfléchi à la façon dont il a réagi aux événements de Sipani (…) Et j’ai émis l’hypothèse qu’il n’était pas dégoûté mais mort de jalousie »). A Sipani, Leo a vu Jurand, son meilleur ami, avoir une relation sexuelle avec un autre homme, et l’a banni. 

Savine fait preuve de malice en faisant en sorte que les membres du Conseil se rapprochent de ses vues. Elle fait aussi en sorte que Leo et elle-même ne puissent pas virer l’autre du poste de régent.

Leo ne parvient pas à comprendre ce qui motive Savine. Plus que tout, Savine veut survivre. Le pouvoir n’est pas une fin en soi mais un moyen de vivre. Elle est donc prête à tout pour arriver à ses fins, ce qui la rend encore plus dangereuse. Ce cynisme dégoûte Leo : « c’était toi, ce foutu régime ! C’est ton salaud de père qui a tué les gens dont le nom est gravé sur la place des Martyrs. La pire profiteuse du système, c’était toi, et tu n’en avais rien à foutre ».

mardi 30 décembre 2025

[Joe Abecrombie] Le cas Bayaz dans les Héros

L’Union compte bon nombre de gens qui se pensent influents et puissants, qu’ils soient nobles ou militaires. Et pourtant, tous sont réduits à peu de chose quand Bayaz se manifeste. Car, le vieil homme est un manipulateur extrêmement doué, terrifiant. D’ailleurs sa réputation le précède : au début du roman Les Héros, tous les hauts gradés se taisent et sont mortifiés quand Bayaz apparait dans la tente de commandement ; seul Renifleur, le vaillant héros du Nord, lui tient tête. Gorst remarque que « ce furent les officiers qui retinrent leur souffle » car « le vieil homme dégageait une imparable aura d’autorité, comme s’il contrôlait le monde entier ». Finree constate exactement la même chose : « en somme, qu’on le dise retraité ou non, Bayaz, le Premier des Mages, était le supérieur de tout un chacun ».


Bayaz ne se contente pas d’asseoir son pouvoir. Il cherche aussi à écraser ceux qui le servent ou ceux qui le défient. Il lui importe peu qu’on soit dans son camp tant il cherche à tous les manipuler. Quand il ne le fait pas l’entremise de l’argent (et de la banque) ou en manipulant la lignée royale (Jezal), il profite des évolutions technologiques. C’est à l’occasion de la bataille des Héros qu’il introduit, avec l’aide de chercheurs, les canons : « l’expérience impliquait trois gigantesques tubes de métal gris-noir fixés sur d’énormes supports en bois. L’une de leurs extrémités était bouchée et l’autre pointée vers la rivière, dans la direction générale des Héros ».


Dans les Héros, Bayaz développe sa vision des gens et du monde. Pour lui, la guerre est une nécessité. Elle lui permet de façonner le monde et d’occuper les gens. Grâce à elle, il oriente les choses dans la direction voulue. Il fanfaronne presque en disant que « c’est plus facile de laisser les hommes se battre. La magie est l’art et la science de forcer les choses à comporter d’une manière qui n’est pas dans leur nature (…) Rien n’est plus naturel chez les hommes que de se battre ». Il précise même qu’il garde un oeil sur tout et sur tous car « tout est digne d’intérêt pour l’homme attentif (…) la connaissance est la racine du pouvoir, après tout ». 


On ne peut pas dire que Bayaz soit modeste. Quand il l’estime, il n’hésite pas à rappeler que c’est lui qui commande. Il avait déjà fait comprendre à Jezal qu’il n’était qu’un pantin, il montre à l’ambitieuse Finree qu’elle ne doit pas se tromper sur la personne qui commande réellement (« la carcasse de sa Majesté se trouve peut-être à une semaine d’ici, à Adua, toutefois… sa main droite »).

Il remet également les militaires à leur place. Ils ne sont qu’un outil, un instrument. Il le leur dit d’un ton plein de mépris et de dédain : « une armée est l’instrument du gouvernement et doit servir ses intérêts. Sinon, que serait-elle ? Une coûteuse machine à… croiser le fer ? »


Si l’Union tremble devant Bayaz, ce n’est pas nécessairement le cas des gens du Nord, ces gens qui ne pensent qu’à se battre et semblent incapables de faire la paix. 

Bethod avait bien compris que s’entretuer n’était pas une solution à long terme et il avait quémandé l’aide de Bayaz pour arriver à ses fins. Mais, trop ambitieux, il avait osé défier le vieux mage : les choses ont mal tourné pour lui.

Même si Renifleur tient tête à Bayaz au début du roman, les deux semblent partager un même souvenir d’un homme : Logen. Les deux ne peuvent s’accorder pour  dire s’il était un homme bon ou non mais ils savent que Logen a marqué son temps et qu’il est plein de surprises.

Il était très compliqué pour Bayaz de parvenir à un accord avec Dow le Sombre tant il « n’est pas un homme raisonnable ». Ce sont aussi les alliés de Dow qui inquiètent Bayaz, notamment Ishri. C’est pour cela qu’il est rassuré d’apprendre que Dow est mort, tué par Calder.

Calder, lui, est ambitieux. Il est grisé par sa victoire dans le cercle contre Dow et se croit intelligent, presque trop même. Il pense pouvoir tenir tête à Bayaz et s’en vante (« je vais le laisser mariner un peu. Il a fait affaire avec mon père, par le passé, et il l’a trahi »). Le jugement de Calder est donc aussi obscurci par une envie de vengeance familiale. Mais, Calder se rend vite compte qu’on ne peut pas négocier avec Bayaz. Ce dernier lui met une pression énorme, joue de lui (« la veille, Calder avait fait montre d’un audacieux sens de la répartie. A présent, il se contenterait de ne pas se vider de son sang dans la boue ») et Calder rentre dans le rang. Il entérine alors la décision de Bayaz de partager le Nord, cette terre farouchement indépendante, en trois.


jeudi 17 juillet 2025

[Joe Abercrombie] La Juge dans le roman Un soupçon de haine

L’Union tremble. Valbeck, une ville industrielle importante est touchée par des émeutes. Les ouvriers et le petit peuple se révoltent contre les patrons et les autorités en place. Les leaders des émeutes sont le chef local de l’Inquisition (Risinau) et une femme se faisant appeler la Juge. C’est une personne dure qui terrifie ceux qui la fréquentent. Elle semble intransigeante, prête à toutes les saletés pour arriver à ses fins. La Juge mène un groupe appelé les Incendiaires ; le nom de ce groupe résume assez bien son objectif : mettre le feu à l’Union.


Vick est une espionne qui travaille pour l’Inquisition. Elle est donc au service du trône. Son travail d’Inquisitrice ou son enfance dans les camps lui ont permis de voir un tas de choses horribles, de vivre des moments marquants et horribles. Pourtant, elle est choquée en apercevant la Juge. Son apparence physique ou son aura laissent supposer une femme terrifiante, qu’il ne faut pas prendre à la légère. Lorsqu’elle voit la Juge, c’est presque comme si Vick voyait la personnification de la mort : «  La Juge, devina Vick. Une femme dotée d’un grand talent pour le théâtre (…) ses yeux semblaient énormes sur un visage si creux et osseux qu’on eût dit une tête de mort. Se reflétant sur ses pupilles, la lumière d’une torche donnait l’impression qu’un feu brûlait sous son crâne ».

Tallow, un adolescent, informe le prince Orso sur les responsables des émeutes à Valbeck. Si le réel chef est le Tisserand, il parle avec crainte de la Juge. Il dit qu’ « il y a aussi une femme surnommée la Juge. Celle-là est carrément cinglée ». La question de la santé mentale de la juge revient beaucoup. Les individus qui la rencontrent se demandent tout le temps si elle est saine ou non, et si elle joue un rôle. Vick a cette impression en la voyant (« la Juge dévisageait Vick avec ses yeux noirs et vides. Cette femme jouait-elle un rôle, ou était- elle aussi dingue qu’elle le semblait ? »). Bien entendu, Vick n’adhère pas pleinement aux idées de la Juge ou des émeutiers ; ce n’est pas le cas de Sparks. L’homme a clairement peur de la Juge. Quelque chose en elle est si différent, si particulier. On perçoit dans ses pensées une réelle peur (« Sparks n’avait peur de rien, mais la Juge, c’était une autre paire de manches. Une dingue experte dans l’art de rendre les autres fous. Comme si elle était une allumette, et eux des brindilles »). D’ailleurs, on a là un aperçu d’un aspect intéressant de la Juge : elle fascine, elle captive les gens par son apparence et son charisme.


A ce sujet, Broad offre un bel exemple. Revenu de Styrie, cet homme fort, ancien soldat, se retrouve à Valbeck après la saisie de ses terres par un riche exploitant. Démuni, forcé de travailler dans une usine, il est pris dans la folie des émeutes. C’est un homme de peu de mots, marqué par les horreurs de la guerre. C’est aussi un homme attiré par la violence mais qui tente de se contrôler, de lutter contre ses démons intérieurs. Quand il voit la Juge, ses murailles volent en éclat. Il sait que fréquenter la Juge ne peut que lui apporter des mauvaises choses car « elle éveillait toutes les pulsions dont il avait juré de se débarrasser ». La Juge a bien conscience qu’elle a attiré l’attention de Broad, qu’il ne peut pas la quitter du regard. Elle le tente : « quant à toi, superbe salopard, dès que tu en auras marre de faire semblant, sache que mes bras te seront grands ouverts ». Il s’agit là d’une double allusion : sexuelle et à la force de Broad. La Juge a repéré l’homme qu’il se cache à lui-même.


Même le principal instigateur des émeutes craint La Juge. Risinau affirme que « la Juge n’a jamais été très raisonnable » et que « depuis la révolte, elle a carrément tourné au vinaigre ». Il faut dire que la Juge ne parle pas non plus avec des mots tendres de Risinau (« nous n’avons pas renversé nos maîtres pour en servir un nouveau. A vue de nez, Risinau se prend pour un patron face à ses ouvriers »).


La Juge juge, ou, plutôt, elle condamne impitoyablement les patrons et autres gens qui seraient des profiteurs. Malmer, un homme influent parmi les émeutiers, raconte que la femme « a l’intention de juger ses prisonniers pour crimes contre le peuple ». Le résultat ? Des dizaines de personnes pendues…

[Joe Abercrombie] La Juge dans La sagesse des foules

L’Union a eu un premier avertissement. Valbeck a failli sombrer : les émeutiers ont causé bon nombre de ravages dans cette riche ville industrielle. Le peuple a cru pouvoir prendre son destin et les pauvres quitter la fange. Mais, le pouvoir en place, mené par le Prince Orso et l’Inquisition, a pris les choses en main : des émeutiers ont été pendu et la rébellion réduite à rien. Les leaders, dont la Juge, ont pris la fuite. Les choses ne se sont pas calmées puisqu’a suivi une tentative de coup d’Etat. Une nouvelle fois, Orso, devenu roi, a su garder le pouvoir. Mais, le peuple continue à avoir faim et à mourir dans des conditions indignes. La Juge continue à haranguer la foule, attiser les braises. Le peuple marche donc sur Adua, la capitale de l’Union.

La Juge a conscience de ce qu’elle dégage, du symbole qu’elle est. Elle sait qu’elle est une leader qui doit être au front, et non un stratège à l’arrière qui tente de manipuler les acteurs. La Juge se met donc en scène et elle le fait bien. Dans une foule déchaînée et qui assiège le palais royal, elle sort du lot : « plus belle, plus enragée et plus légitime qu’il aurait espéré la voir dans ses rêves les plus fous. Plus qu’une simple femme, un symbole et un idéal fait chair. Une déesse qui guidait le peuple vers son destin ». On sait que la Juge est une femme impitoyable, prête à tout. Elle motive son comportement. Elle ne le fait pas par plaisir mais par nécessité : il n’y a que comme ça que la révolution réussira (« parce que si le monde doit changer, il faut que quelqu’un énonce le verdict. Une héroïne doit oublier ses sentiments et condamner à mort le passé »). Elle ne peut pas se permettre de transiger, elle n’en a pas le droit. La Juge se sent comme investie d’une mission sacrée, d’un devoir envers le peuple et tous ceux qui ont cru en la cause. Ses propos ne laissent pas la place au doute quand elle dit que « nous devons porter ce fardeau. En l’honneur de tous dont le nom est gravé dans la pierre, dehors. Ceux qui ont tout donné, y compris leur vie ».

La révolution réussit : les Conseils sont réduits à zéro, Orso est emprisonné et mis dans une cage. Il assiste à bon nombre de procès menés par la Juge. Il est donc un observateur attentif de la Juge. Si, selon lui, la Juge est instable et dérangée, « il fallait lui reconnaître une qualité : savoir réussir ses entrées ».


D’autres sont bien plus circonspects ou de farouches critiques. Vick a fréquenté la Juge à Valbeck. Elle sait que la Juge est prompte aux massacres, à l’horreur. Elle voit la Juge répéter la même chose à Adua, non pas en pendant les gens, mais en les balançant du haut d’une haute tour (« on n’y immolait pas des gens, à sa connaissance, mais uniquement parce que la Juge tenait à. Son grand spectacle, de haut de la Tour des Chaînes »). Vick parle à Tallow, un jeune homme devenu un confident et un ami ; elle lui dit que l’avenir de l’Union est bien sombre si la Juge reste en vie. Elle regrette qu’il n’y ait personne pour s’opposer à la toute-puissance de la Juge et que cela la laisse libre de commettre les pires atrocités possibles : « La Juge, aujourd’hui, a plus de pouvoirs que tous les rois de l’Histoire. Harold le Grand lui-même rendait des comptes à Bayaz. Cette dingue ne sera pas heureuse avant d’avoir démoli le monde entier ».

Pike, un membre de l’inquisition qu’on pensait proche des idées révolutionnaires et qui change à nouveau de camp, rejoint le constat de Vick : « un homme très sage m’a dit un jour qu’il fallait d’abord brûler le monde avant de le changer. Mais la Juge est un incendie incontrôlable. Le moment est venu d’étouffer les flammes et de rétablir l’ordre ».


La Juge trouve en Savine une opposante de premier plan. Savine est tout ce la Juge déteste : une  personne ayant profité du système pour s’enrichir et qui a écrasé les plus faibles, une personne qui a cherché à s’acheter une bonne conscience, une femme fille de roi. Elle décide donc de juger Savine, de la soumettre au tribunal populaire. C’est un choix regrettable qui amorcera la fin de la Juge. Elle a sous-estimé Savine, ses talents à manipuler la foule et utiliser les mots. Broad l’avait pourtant mis en garde (« donner à Savine l’occasion de s’exprimer, il avait prévenu la Juge, était une grosse erreur. Mas la dingue tenait à un procès comme grand spectacle. Afin d’humilier l’accusée en plus de la punir ») ; il n’a pas été écouté tant la Juge semble faire du cas Savine une affaire personnelle.

Mais, Savine utilise tous ses atouts, notamment sa nouvelle maternité. Elle se met en scène avec ses enfants, elle met en avant son côté fatigué et ses bonnes oeuvres (elle a fourni à manger au peuple affamé). Certes, cela ne suffit pas à l’innocenter : Savine est condamnée à mort. Preuve de sa détestation de Savine, la Juge assiste à la mise à mort. C’est elle qui mourra alors que la confusion règne : de violents combats règnent autour du palais et dans les rues, des canons chantent. Savine et Broad saisissent leur chance : « le Juge, elle, continua à tomber, un dernier rictus rouge de sang fendait son visage avant qu’elle ne soit plus qu’une masse indéterminée de vêtements et membres battant l’air en vain ».


Dans les dernières pages du roman, on finit par comprendre que tout cela, la révolution, Valbeck, les morts, les pendaisons et les massacres, a été manigancé par Sand dan Glokta pour se débarrasser de Bayaz et se desserrer de son étreinte et de l’emprise de la banque. Glokta est pathétique en disant que la Juge est un moindre mal (« Le Tribunal du Peuple n’était pas nos projets, tu t’en doutes, mais quand la nullité de Risinau est apparue au grand jour, la Juge semblait la seule alternative. Qui aurait pu savoir qu’elle serait encore pire ? »). D’une certaine façon, Sand dan Glokta admet qu’il a joué avec une force incontrôlable ; il n’a pas su cerner la Juge. Savine rit de ses justifications et de ce choix. Elle ne peut pas comprendre comment il a pu choisir Savine, après ce qui s’est passé à Valbeck. Son dégoût transpire dans sa colère (« N’importe quoi ! Il suffisait de penser à ce qu’elle avait fait à Valbeck ! Avoir des yeux et des oreilles, voilà tout ce qu’il fallait ! Cette femme était raide dingue ! »).

[Joe Abercrombie] Pays Rouge : le cas Logen (2)

Voir également : https://duchessix.blogspot.com/2022/05/joe-abercrombie-pays-rouge-le-cas-logen.html

Logen a fui, loin.  Ses hommes se sont retournés contre lui et Dow le Sombre l’a renversé ; Logen n’est plus le Roi du Nord. On peut même penser que ce titre ne l’intéressait pas plus que ça et qu’il avait perdu bien avant un certain goût à rester dans cette partie du monde, suite au départ de Ferro. Logen n’avait jamais rencontré quelqu’un comme Ferro et son départ soudain l’a grandement marqué. N’ayant plus rien ne le retenant, Logen a donc cessé d’être le Neuf-Sanglant et s’est construit une nouvelle personnalité.


Dans le Pays Lointain, Logen est devenu Placide, un Nordique taciturne qui baisse les yeux, ne cherche pas la bagarre et se laisse porter par les événements. Placide n’est plus l’homme qui impulse le changement ou qui fait peur aux autres.

Au contraire, Placide dégage une aura de peur, de soumission. On en a un exemple lorsque Farouche Sud, une femme avec laquelle il vit dans une ferme, lui demande de marchander des produits. Placide se laisse malmener par le commerçant et n’en tire pas le prix espéré. Il le sait : « sa voix rocailleuse remontre en fin de phrase pour en faire une question, dont le sens était profond : à quel point j’ai merdé ? ». D’une certaine façon, Placide a intériorisé son incompétence. Farouche Sud résume bien l’homme qu’est devenu Placide/Logen au début de ce roman (« c’est parce que t’es un putain de trouillard. Il faut affronter ses peurs pour s’en débarrasser »). L’ancien Logen n’aurait jamais accepté ce genre d’insultes et il aurait sans doute déclenché une bagarre. Celui-là ne réagit pas et laisse passer l’insulte. Il ne réagit pas plus quand il bouscule involontairement un nordique et que ce dernier le provoque. On lit que « l’homme voulut protester mais Placide avait poursuivi son chemin, tête baissée, comme chaque fois qu’il sentait les ennuis approcher ». Cette attitude contraste avec celle de Caul Shivers au début de Servir froid où il déborde de colère et de violence à chaque fois qu’un passant le touche.


Mais, les événements rattrapent Placide. La ferme de Farouche Sud est brûlée et deux enfants sont enlevés. Farouche parle de vengeance alors que Placide opte pour une solution bien plus prudente, presque lâche. Il propose de négocier avec les ravisseurs, ce qui met en colère Farouche : « Les racheter ? Ils brûlent ta ferme, pendent ton ami, enlèvent tes enfants et tu veux les payer pour te remercier ? T’es un putain de trouillard ! ». Finalement, ils partent à la recherche des enfants et croisent en route Brin, un jeune homme dont les parents ont été tués par les ravisseurs. Ce jeune homme est plein de colère et de vengeance, et il espère trouver en Farouche et Placide des alliés. En regardant Placide, il peut se dire trouver une bonne aide, même si Farouche en doute. La femme dresse un portrait assez complet de Placide qui montre que les apparences ne reflètent pas réellement qui est Placide. Elle remarque qu’ « aux yeux de ce gamin, il ne devait pas paraitre inoffensif du tout. Sa grosse barbe ne dissimulait pas entièrement les cicatrices qui ne pouvaient guère provenir de coupures de rasoir, à moins d’être drôlement maladroit. Farouche les avait toujours prises pour les vestiges d’une guerre dans le Nord, mais s’il avait été un combattant par le passé, cette époque était révolue ». Placide est donc bien parvenu à mettre de côté l’aspect sanglant et sauvage de Logen ; il n’est plus l’homme qui massacrait gratuitement, l’homme dont la réputation était la plus impressionnante et maléfique dans le Nord.


Les trois remontent donc la piste jusqu’à une taverne. Là, on comprend que Placide va basculer et redevenir l’homme qu’il était. Farouche ne reconnait pas l’homme qui se tient devant elle puisque « Placide avait changé. Il se tenait droit. Il semblait plus imposant. Enorme, même ». Placide se déchaine : il malmène durement les hommes dans la taverne qui ont participé à l’enlèvement des enfants. Il est méthodique et puissant, il a un objectif en tête. Placide est alors redevenu l’homme qu’il était avant, un homme massif au charisme incroyable, un homme qui arrivait à canaliser quelques uns des hommes les plus brutaux et respectés (dont Renifleur, Dow) du Nord et à les faire lui obéir. Farouche perçoit ce qui se dégage de Placide. On comprend qu’elle craint l’individu en face de lui : « à présent, devant ses yeux noirs, elle fut saisie d’effroi , comme si elle contemplait le vide. Elle se sentait comme au bord d’un précipice, et il lui fallut tout son courage pour ne pas s’enfuir ». Les autres témoins sont tout aussi époustouflés ; c’est d’ailleurs grâce à ça que Placide, Farouche et Brin gagnent une place dans une caravane qui se dirige vers le lieu de captivité des enfants. Dab Accort, un guide, rapporte que le groupe « pourrait faire l’usage d’un autre homme qui ne flanche pas à la vue du sang ».