Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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samedi 11 novembre 2023

Qu'est devenu Hiémain ?

Quand on rencontre Hiémain dans les Aventuriers de la mer, on a tout de suite l’impression que c’est un jeune adolescent docile. Sa vie au monastère contribue à cette image. Quand il est retiré de force de cet endroit par son père autoritaire, il se trouve plongé dans une vie bouleversée : il est marqué comme un esclave, il rencontre le charismatique et manipulateur Kennit et il tombe sous le charme d’Etta. Surtout, il se trouve lié à la vivenef de la famille, la Vivacia. Il vit des aventures loin de ce qu’il pouvait imaginer. La fin des Aventuriers de la Mer le voit se déchirer avec sa tante Althéa et devenir l’homme le plus proche de la reine Etta, la femme du défunt Kennit. On sent qu’il est attiré par elle.

Dans les Cités des Anciens ou dans le Fou et l’assassin, l’intrigue ne tourne pas autour de Hiémain mais il apparait quand même à quelques reprises, ce qui nous permet de savoir ce qu’il est devenu.


Dans les Cités des Anciens, la situation de Hiémain est paradoxale. Il semble plongé dans les affaires de famille alors qu’une longue distance le sépare des autres membres. Sa situation de conseiller d’Etta le force à rester dans les îles Pirates. Malta résume la situation en situation en disant qu’il est « exilé depuis longtemps dans les îles Pirates » et qu’il ne « revenait quasiment plus jamais à Terrilville ». Tous les membres de la famille sont joignables, sauf Selden qui a disparu. Le jeune homme est prisonnier du duc de Chalcède, sauf que personne ne le sait. Ses proches sont inquiets et demandent à Hiémain de se renseigner. Il faut dire que sa position lui offre un large de point de vue et lui permet de collecter des renseignements (« il n’a pas entendu parler d’Anciens mais s’est inquiété d’une rumeur concernant un homme-dragon exhibé par une foire aux monstres itinérante qui passait sur son territoire »).


Alors qu’ils sont à la recherche d’Abeille, Fitz et ses compagnons de voyage rencontrent les personnages des Aventuriers de la Mer et des Cités des Anciens : Leftrin et Alise, Althéa et Brashen, Clef, Etta, Hiémain, Tintaglia… 

Le Fou (ou Ambre) les connait déjà, en partie, et est donc la bonne personne pour expliquer certaines choses. Il apprend à Fitz l’histoire de la Vivacia et la place qu’occupe Hiémain : « d’étranges tours du destin et la cruauté de certains en ont arraché le commandement à Althéa ; c’est son neveu Hiémain qui en est le capitaine désormais ». Même si diriger une vivenef est un accomplissement, ce n’est pas le seul rôle de Hiémain. Il est resté proche d’Etta : il a conservé son amitié et est devenu un personnage important dans la gestion de ses affaires. Le petit Hiémain qui n’avait aucune voix sur la façon de mener sa vie a fait du chemin, il est passé de petit enfant docile à « premier ministre de la reine Etta des îles Pirates et grande amirale de sa flotte ».


Hiémain a privé Althéa du commandement de la Vivacia. C’est un autre de ses coups porté à sa tante, alors qu’il avait déjà nié la réalité de son viol. Pourtant, les deux ont des points communs, ne serait que physiquement : il « ressemblait tant à Althéa qu’ils eussent pu être frère et soeur plutôt que neveu et tante ».


Il semblerait que Hiémain ne soit pas parvenu à effacer l’impact de sa vie au monastère. Il y avait esprit le respect d’une certaine frugalité, d’une vie simple tournée vers la recherche. Des années plus tard, cela a l’air d’être encore un trait saillant de son caractère comme le remarque Gamin, le fils d’Althéa et Brashen : « cousin Hiémain est un excellent capitaine, mais sa table est maigre ». Fitz confirme cette impression lorsqu’il le rencontre ; ses préjugés ne sont pas confortés. Il pensait voir un capitaine exubérant et certain de lui, ce n’est pas le cas puisqu’ on lit que « je ne m’étais pas attendu à l’aura de calme qui l’entourait ni à sa tenue discrète ».


Hiémain semble toujours hanter par le souvenir de Kennit et la présence d’Etta. Il faut dire que le couple de pirates a eu un tel impact sur sa vie. Sans eux, il serait resté sous la domination de son père. Il est devenu un confident d’Etta, il sait ce qui peut déranger la reine des pirates. Il connait l’histoire tragique de cette famille, la façon dont Kennit est mort et les propriétés d’une vivenef. Il se doute, comme Etta, qu’il ne soit pas bien vu que le fils de Kennit et Etta foule le pont de la vivenef (« elle jugeait préférable que le prince ne soit pas seul et que quelqu’un surveille sa rencontre avec le bateau de son père »).

A vrai dire, Hiémain connait bien Etta. Il a sans doute passé de longs moments à l’observer car tout laisse croire qu’il est amoureux d’elle. En tout cas, il connait son caractère et il sait que le comportement de Kanaï peut agacer Etta. Kanaï est en effet assez rustre, pas de façon volontaire, mais simplement parce qu’il semble passer peu de temps avec les humains et qu’il semble influencer par la supériorité des dragons sur les hommes et les femmes. Kanaï prend donc Etta de haut et on sent que la situation est explosive. Hiémain agit : il « recula vivement sur sa chaise, il savait quand sa souveraine avait atteint les limites de sa tolérance ».


Après la destruction de Clerres, on comprend la réalité : Hiémain n’est pas seulement amoureux d’Etta, il est totalement sous son charme. Sans le savoir, il court après une femme qu’il ne pourra jamais avoir. Etta n’aime que Kennit, elle ne ressent rien pour Hiémain. Si elle lui envoie des signaux, c’est bien involontaire. Hiémain est encore prisonnier de tous ces moments où il enseignait la lecture à Etta, où il admirait sa grâce du temps de la vie de Kennit et de sa vie sur la Vivacia. Il n’est jamais parvenu à dépasser ça. Vivacia le sent et le sait. Elle l’exhorte à tourner la page : » elle ne t’aimera jamais comme elle a aimé Kennit (…) Rentre chez toi, Hiémain ; ramène-moi chez moi. Il est temps que nous soyons libres, toi et moi ».

dimanche 27 novembre 2022

La Peste sanguine

Les Aventuriers de la Mer nous permettent de suivre les aventures de la famille Vestrit. Ephron et Ronica ont eu plusieurs enfants et seulement deux sont vivants quand démarre le récit : Althéa et Keffria. Deux filles donc car les fils sont morts lors d'épisodes de Peste sanguine. Cette épidémie a frappé plusieurs fois. Si on ne sait pas trop comment elle se manifeste, comment elle prend naissance, on sait qu'elle est extrêmement létale. La maladie ne fait pas que tuer, elle brise des familles, elle marque durablement dans leurs cœurs et dans leurs esprits ceux qui ont survécu. Il y a clairement un avant et un après comme le pense Keffria : « la Peste sanguine avait mis fin à ces jours heureux. Parfois, Keffria avait l'impression que toute joie, tout enjouement, tout bonheur simple avait péri dans la maison en même temps que ses frères ». Les gens perdent fils, filles, époux, épouses, amis. C'est leur vie qui bascule ; ils perdent quelque chose qu'ils ne retrouvent jamais ou qu'ils ne cherchent même pas à retrouver (« Ronica se rappela soudain que l'année de la Peste sanguine avait pris à Davad tous ses enfants et l'avait laissé veuf. Il ne s'était jamais remarié »). Il n'est donc pas étonnant de voir que la maladie a marqué les esprits des habitants de Terrilville, qu'ils la craignent, qu'ils ont peur de la voir revenir. On en a un bon exemple quand l'inquiétude gagne la ville à la vue de voiles de Chalcède et du Gouverneur : « c'est la Peste sanguine, déclara quelqu'un dans la foule. La Peste sanguine est revenue à Terrilville. »

Les Vestrit ont donc payé un lourd tribut à la maladie. Ils y ont laissé des fils qui auraient pu être utiles au développement des affaires familiales. Ronica, une femme forte, une femme qui sait surmonter l'adversité, est encore touchée, atteinte par ça. C'est probablement le plus grand traumatisme de sa vie. Car, « la Peste sanguine avait emporté tous ses fils, l'un après l'autre, au cours de cette année atroce de maladie, et, aujourd'hui encore, presque vingt ans plus tard, Ronica sentait son cœur se serrer quand elle y pensait ». Les Marchands paient un lourd tribut : la situation est dure pour eux, d'autant plus que certains pensent qu'ils sont en partie responsable de ce qui se passe. En effet, la vitalité de Terrilville repose sur le commerce, et notamment sur les échanges avec les villes du désert des Pluies. Or, dans ces dernières, on creuse pour trouver des objets et autres du temps des Anciens, et on prend le risque de faire remonter la maladie. C'est en tout cas ce que pense l'éploré Davad Restart : «  sa femme et ses enfants avaient péri, des années auparavant, quand les habitants du désert des Pluies avaient amené avec eux la Peste sanguine. Il y avait eu tant de morts, alors, tant de morts. La peste l'avait épargné lui, avec cruauté, l'avait laissé seul en tête à tête avec ses souvenirs ». Ce point de vue est partagé par d'autres. C'est le cas d'Ephron Vestrit (« depuis l'époque de la Peste sanguine, il avait toujours refusé de remonter ce fleuve »). C'est un choix significatif car naviguer sur ce fleuve aurait sans doute permis à sa famille de ne pas sombrer. Mais, il a tellement été marqué par ce qu'il a vécu qu'il a préféré renoncer. Des années plus tard, Keffria demande à sa mère si son père pensait « que la peste sanguine était d'origine magique ». En réalité, on comprend que Davad, Ephron ont besoin de trouver un coupable à leur détresse. Il leur faut quelqu'un ou quelque chose à blâmer.

Pour d'autres, la Peste sanguine est une opportunité. Hest, un habitant du désert des Pluies de Terrilville, a vu là la chance d'écrire son destin. : « trois fils étaient morts avant lui, emportés par la Peste sanguine, et lui avaient permis d'endosser le rôle d'aîné et d'héritier ». Sans cela, il aurait été relégué loin dans les affaires familiales. C'est aussi le cas, à un niveau supérieur, des Quatre de Clerres qui voient en la peste un moyen d'éliminer leurs ennemis, de les frapper durement. Par conséquent, ils n'ont rien dit aux Anciens alors qu'ils savaient qu'elle allait frapper (« nous étions au courant de la Peste sanguine avant qu'elle ne fasse sa première victime »).

On sait que la Peste sanguine ne se limite pas à Terrilville. Elle a touché des villes qui appartenaient aux Anciens. Là encore, l'épidémie a été dévastatrice (« la maladie y trouva le moyen de pénétrer l'enceinte et tous les habitants y périrent dans la seconde vague de la Peste sanguine »). Elle a touché aussi Chalcède comme le rapporte Burrich (« c'est ainsi que l'épidémie de Peste sanguine a débuté quand j'étais enfant. Elle a tué tous ceux que j'aimais, Molly » et « la peste sanguine a ravagé Chalcède ; je n'y avais jamais été confronté, elles en sont mortes toutes les deux et je me suis retrouvé seul. Alors je me suis fait soldat »). Burrich a perdu sa mère et sa grand-mère ; isolé, il s'est retrouvé soldat et cela a fini par le guider vers le prince Chevalerie. Encore une fois, la peste brise une vie et oriente un homme vers un autre chemin.

lundi 1 février 2021

Des femmes dans les Aventuriers de la Mer

Les Aventuriers de la Mer constituent des romans intéressants à plus d’un titre. Ils racontent l’histoire de pirates et de Marchands, de la famille Vestrit alors que les temps changent. Ils permettent le retour des Dragons et de revoir le Fou sous le costume d’Ambre. Ils explorent différentes cultures en ayant des personnages venant de Terrilville, de Jamaillia, des Six-Duchés, de Chalcède ou encore de Partage.

Contrairement à l’Assassin royal où on ne suivait les aventures que par les yeux de Fitz, la narration se fait ici à travers plusieurs personnages, de tous les âges et de toutes les origines sociales. C’est une des richesses du récit et c’est ce qui permet d’appréhender le sort des femmes.

Les premiers chapitres nous montrent toute la complexité de la situation à Terrilville. Les femmes (non esclaves) peuvent être indépendantes, mener une vie comme elles le veulent (Althéa en est un bon exemple), il y a pourtant le poids des traditions et des conventions à respecter. Ephon et Ronica Vestrit, les parents de Keffria et Althéa, ne font pas que des mauvais choix dans la gestion de la Vivacia, ils sont aussi peu sensibles à ce qui se passe dans leur ville et, plus important, dans leur famille. 

Ephron a bien conscience qu’Althéa “devra bien assez tôt s’installer, devenir une dame, une épouse et une mère”. Il lui refuse la possession de la vivenef familiale tout en sachant qu’il la condamne à un futur qui lui déplaira (“il m’étonnerait qu’elle trouve à son goût ce genre d’existence monotone”). Quant à Ronica, elle finit par comprendre que sa personnalité a écrasé celle de sa fille et elle le regrette. L’histoire est mouvementée à Terrilville et les habitants doivent savoir se prendre en main. Keffria semble mal engagée quand on lit que “comment avait-elle pu ne pas se rendre compte que Keffria devenait peu à peu une simple maîtresse de maison qui suivait les instructions de sa mère, obéissant à son époux, mais prenant rarement position ?”

Dès le début du récit, Althéa est présentée comme une femme volontaire alors que Keffria est plus effacée. On suivra l’évolution de Keffria tout le long des romans, non seulement vis-à-vis de son mari ou de sa mère, mais aussi de sa fille Malta.

Kyle Havre a du sang chalcédien et cela joue grandement dans sa vision de la femme. Hiémain nous offre une affirmation claire sur la culture de ce pays : “chez eux, une femme ne vaut guère mieux qu’un esclave”. Il n’est donc pas étonnant de voir Kyle dominer sa femme et la rabaisser verbalement. Il se moque d’elle, de son caractère et de sa pudeur ; Keffria ne réagit même pas. Elle l’écoute asséner des paroles dures (“rappelle toi le temps qu’il m’a fallu pour t’éveiller à ta sensualité de femme (...) je ne tiens pas à voir Malta, une fois adulte, aussi timide et complexée que toi”). Non seulement Kyle pense que Ronica a pris le dessus sur Keffria mais il ne lui accorde pas non plus d’ascendant sur Malta, leur fille. Quand Keffria le met au courant des manigances de Malta (la jeune fille veut être vue comme une femme malgré ses douze ans), il lui rit au nez. Ce sont alors des propos blessants auxquels elle a droit, des propos qui lui rappellent que son corps vieillit et que les années ont filé : “aucune mère n’a envie de se faire éclipser par sa fille ; une adolescente est pour une femme mûre un constant rappel qu’elle n’est plus dans sa prime jeunesse.” La position de Keffria est d'autant plus surprenante que c'est elle qui est désormais la représentante officielle de sa famille.

Malta a beaucoup de son père et dans une très grande partie de la saga, elle ne se définit que par rapport à lui. Et si elle paraît insupportable pour le lecteur, c’est qu’elle prend volontiers position pour son père malgré toutes les horreurs qu’il commet (le commerce d’esclaves par exemple). Elle sait également appuyer là où ça fait mal. Malta et Althéa ont plus en commun que ce qu’on peut penser. Les deux font face au destin qui les attend, c’est-à-dire épouser un homme dans le cadre d’un accord de famille de Marchands. Elles en parlent avec des termes crus. 

Althéa défie sa famille en général et Kyle en particulier en se laissant submerger par sa colère (“je dois donc faire la pute auprès du plus offrant, du moment qu’il m’appelle son épouse et propose un bon prix de mariage ?”). Malta et Althéa sont étouffées par le poids des traditions et veulent s’en défaire. Althéa va s’échapper à bord d’un bateau alors que la marge de manœuvre de Malta est plus réduite. Elle est trop jeune pour envisager une mesure aussi extrême, aussi fait elle ce qu’elle peut : elle porte une robe non adaptée à son physique lors du bal des Moissons. Surprise et ramenée chez elle, sa mère et sa grand-mère la traitent comme une gamine. Malta enrage puis explose : “tout plutôt que d’être obligée de m’habiller et de me conduire comme une petite fille alors que je suis une femme presque faite; oblifée de toujours me taire, me montrer polie, rester… rester invisible”.

Terriville a ses codes et ses coutumes. Althéa a voulu y échapper, elle replongera dedans lorsqu’elle reviendra dans la cité. On sait que la relation entre les deux soeurs est conflictuelle, Keffria ne rate pas une occasion pour dénigrer Althéa (“tu ne trouves pas bizarre qu’une jeune fille de bonne famille sorte toute seule la nuit ?”)

Les femmes à Terrilville ne sont pas condamnées à la douceur de leur foyer. Elles peuvent tenir des boutiques, être le Marchand de leur famille (et donc voter au Conseil, porter les réclamations et autres) ou naviguer à bord d’un bateau comme Althéa. Mais, il y a une différence entre naviguer sur une vivenef dont le capitaine est votre père et naviguer sur un autre bateau. Brashen le souligne explicitement à Althéa quand cette dernière cherche un bateau pour l’accueillir. Il lui dit qu’ ”il existe des femmes mariées mais la plupart de celles que vous voyez sur les quais travaillent  sur leurs navires familiaux, avec leur père et des frères pour les protéger”. Le sous-entendu est clair. Althéa n’a alors pas d’autre choix que de se déguiser en homme pour pouvoir trouver un travail. Elle en trouve un loin de ses qualifications et de ses compétences d’ailleurs. 

Si la question du viol revient souvent dans les romans, ici, il s’agira plus de la difficulté d’Althéa à faire valoir ses droits. Quand elle demande un certificat, il faut bien qu’il soit à son réel nom, elle ôte donc son déguisement. La réaction du capitaine de la Moissonneuse, Sichel, est claire, il a honte d’avoir été roulé dans la farine et il comprend maintenant pourquoi le voyage a été si périlleux (“pas étonnant que nous ayons eu tant d’ennuis avec les serpents (...) chacun sait qu’une femme à bord les attire”).

On en a eu un premier aperçu avec Kyle, la situation des femmes est bien pire à Chalcède. On en a a confirmation quand le Gouveneur Cosgo fait route vers Terrilville, accompagné par des mercenaires chalcédiens pour le protéger des pirates.  

Il est avec la Compagne Sérille et la façon dont il lui parle montre à quel point il a dévoyé le rôle de ces femmes mais aussi le rôle du Gouverneur. On est passé de la Gouverneure Malowda (“l’auteur de l'établissement des Droits de la personne et de la propriété”) à un homme qui ne pense qu’à ses plaisirs et en particulier sexuels. Sérille essaie d’être le plus honnête possible pour repousser ses incessantes avances, elle tente de faire naître en lui un sens du devoir et des responsabilités. Elle lui assène que “vous n’êtes pas un soi-disant noble chalcédien avec un harem de putains qui se mettent à quatre pattes pour vous caresser et vous flatter quand l’envie vous en prend”. Elle insiste, les Compagnes ne sont pas de banales femmes, elles occupent un rôle important dans la paysage politique de Jamaillia, elle n’est pas une “quelconque créature-objet huilée et parfumée.” Cosgo sait qu’il peut faire chanter Sérille, et il la menace. Il sait que le sort de la femme serait peu enviable dans les mains des chalcédiens et il lui rappelle (“je pourrais te livrer aux matelots. Y as-tu jamais songé ? Le capitaine est chalcédien. Il trouverait tout naturel que je rejette une femme qui m’a déplu. Peut-être te prendra-t-il en premier. Avant de te refiler aux autres”). Les phrases sont glaçantes, Sérille n’est protégée que par la volonté du Gouverneur, il n’y a que ça entre elle et le viol. Et, Cosgo met ses menaces à exécution. Véxé que Sérille se refuse à lui, il la donne. Le capitaine chalcédien ne fait pas que la violer, il lui retire toute humanité (“tantôt il abusait d’elle. Tantôt il faisait comme si elle n’existait pas”). La chute de Sérille se poursuit quand Cosgo minimise ce qui lui arrive (“vous, les femmes, vous en faîtes des histoires ! Après tout, c’est la nature.”)

Malheureusement, Sérille n’est pas la seule femme violée lors du récit. Et comme d’autres, elle partage un autre fardeau : des proches qui tentent de diminuer l’impact de ce qu’elle a subi.

Quand Devon profite de la candeur et du jeune âge d’Althéa pour coucher avec elle, cette dernière va se confier à sa soeur. Keffria montre alors que la solidarité féminine familiale est un bien grand concept et qu’elle est avant tout le produit de son milieu social et culturel (“elle m’a déclaré que je n’avais plus d’avenir, que j’étais une prostituée, une traînée, que j’avais jeté l'opprobre sur la famille”).

Quand Althéa est violée par Kennit, son propre neveu refuse de la croire. Il la considère comme folle, il ne voit que la femme enragée sans chercher à comprendre ce qui déclenche cette colère. C’est Etta qui lui ouvrira les yeux : “cette révolte, chez une femme, rien d’autre ne peut la provoquer. Je l'ai reconnue chez Althéa Vestrit. Je l’ai vue trop souvent. Je l’ai ressentie moi-même.”

Ailleurs, à la suite de différents événements, Malta se retrouve prisonnière à bord d’un navire chalcédien avec le Gouverneur et une Compagne (Keki) en fin de vie. Elle doit aller et venir sur le bateau, et les matelots en profitent pour la toucher de façon inconvenante. La jeune fille se voit toucher les seins, on tente de la déshabiller de force. Elle est tétanisée et sans l’aide de Keki qui lui apprend à dire en chalcédien qu’elle a ses règles, il y a fort à parier qu’elle aurait été violée.

Les romans offrent donc une variété de personnages différents. Les femmes ne font pas que subir. Certaines sont actrices de leur propre vie ou le deviennent. 

Etta a commencé en tant que putain puis est devenue la compagne attitrée de Kennit. Mais, elle est plus que ça, surtout si on la regarde à travers les yeux de Hiémain. Etta n’a pas la poitrine pleine ou la voix gracieuse, elle ne cherche pas non plus à le séduire. Non, Etta ne “présentait ni rondeur ni douceur, rien qui dénotât la moindre féminité (...) Jamais il n’avait senti une telle puissance chez une femme”. Etta est simplement à sa place sur le bateau des pirates et tout ce qu’elle accomplira par la suite le montrera. Elle impose son autorité aux autres hommes. Ils la craignent et la respectent et pas seulement parce qu’elle est la femme du capitaine mais surtout parce qu’elle est une femme impitoyable, sûre de sa force. Elle empêche Kennit d’être assassiné, elle défie et met au pas Sa’Adar.

Dans un autre registre, Grag Tenira est lui aussi ébloui par une femme, Althéa. Sa vivenef, Ophélie, accueille la fille Vestrit à bord pour la ramener à Terriville. Les deux jeunes gens se rapprochent, Grag ne cache pas son intérêt. Il est sous le charme d’Althéa, c’est une belle femme mais c’est aussi une femme capable (“comment faites-vous pour être aussi à l’aise dans un monde que dans l’autre ?”)

La réalité est plus complexe du point de vue d’Althéa. Elle est perdue. Elle l’admet volontiers à Ambre. Elle n’est pas intéressée par le mode de vie que les traditions réservent aux femmes, elle ne veut pas “ce que veut une vraie femme (...) je ne rêve ni de bébés ni d’une jolie maison. Je ne veux pas m’installer ni fonder de famille”. Elle ne sait pas qui elle est et ce qu’elle veut. Cela la frappe d’autant plus après avoir croisé Jek. Jek est une femme des Six-Duchés et dans ce pays (barbare pour les gens de Terrilville), les femmes se comportent comme elles le désirent. Rien ne les force à se marier. Althéa est jalouse de Jek et de sa liberté, notamment en ce qui concerne les moeurs sexuelles. Ses propos sont sans équivoque car on peut lire que “elle est (...) ce que je fais semblant d’être : une femme que son sexe n’empêche pas de vivre comme elle l’entend”. Il faut dire que Althéa, Jek et Ambre partagent une cabine sur le Parangon, le bateau magique fou : ils sont à la recherche de la Vivacia. Et Jek ne se prive pas pour faire des commentaires salaces (“si elle ne pouvait satisfaire son corps, elle tenait souvent à partager ses fantasmes”).

On l’a vu un peu plus tôt, Kyle Havre s’est plaint de la pudeur sexuelle de sa femme. Il espérait que sa fille ne soit pas aussi coincée. Les choses semblent mal embarquées quand on observe la réaction de Malta lorsqu’elle voit le Gouverneur nu (elle doit s’occuper d’elle). On y lit que “son regard fut attiré par les parties génitales du Gouverneur. Le membre pendillant ressemblait à un ver malsain (...) Comment une femme pouvait-elle supporter le contacy d’une chose aussi répugnante ?”. A sa décharge, Malta est encore très jeune. Nul doute que les transformations induites par le Dragon Tintaglia (la fameuse crête) la changeront.

Enfin, il ne faut pas oublier Tintaglia et les vivenets qui sont des figures féminines importantes dans les récits. La dragonne est certaine de sa force et de son autorité sur les humains, elle est après tout la “Seigneur des Trois Règnes” (le ciel, la terre et la mer). Les vivenefs ont des caractères différents. Certaines sont curieuses (Ophélie), d’autres veulent clairement changer la vie de ceux qu’elles accueillent et tiennent en estime. C’est le cas de Foudre (Vivacia) qui dit à Etta que “la femelle ne devrait jamais attendre l’ordre d’un mâle pour ce qui concerne ses affaires”.


lundi 11 mai 2020

Les malheurs des enfants Vestrit

Tomes 1 et 2.

La saga des Aventuriers de la Mer s'ouvre sur un choix douteux d'Ephron et de Ronica Vestrit. Les parents de Keffria et Althéa doivent décider à qui doit revenir la vivenef familiale, la Vivacia. Keffria, en plus de ne pas être intéressée par la navigation ou le commerce, a très peu mis les pieds sur le bateau magique. De son côté, Althéa a passé sa jeunesse à bord, connaissant les moindres recoins du navire. Dans une culture où la possession d'une vivenef est une fierté de famille et de Marchands, tout laissait croire que la vivenef et son commandement reviendraient à Althéa. Non. Assez curieusement, ils décident de confier le navire à Kyle Havre, l'ambitieux époux de Keffria. Et Ronica cherche des excuses pour atténuer sa terrible, en tout cas perçue comme telle de la part d'Althéa. Elle se réfugie derrière les traditions qui veulent que ce soit l’aînée qui soit privilégiée, d'autant plus que Keffria a des enfants et doit donc penser à leur avenir.
C'est un mauvais choix car dès le début Kyle montre qu'il n'a aucune subtilité et qu'il ne comprend pas les particularités des vivenefs, et pire, aux coutumes de Terrilville. Il est à deux doigts de vouloir empêcher Ephron de mourir sur son propre bateau, il fait tout pour écarter Althéa de la cérémonie d'éveil de la Vivacia. Contre toute attente, il retire Hiémain de son monastère, de ses enseignements de Sa, et fait de lui la personne de la famille nécessaire à l'équilibre du bateau. Il poussera son ignominie plus loin en décidant de se lancer dans le commerce d'esclaves, un grand tabou à Terrilville. Et pendant tout ce temps, Keffria reste passive, se contenant de légères réserves et suivant en réalité fidèlement les positions de son mari. Kyle affirme qu'il agit pour renflouer les finances de la famille dans un contexte difficile, il semble plus qu'il fait ça pour clairement se démarquer des Vestrit et de leur prétendue honorabilité.

Dans le premier tome des Aventuriers de la Mer, Malta Vestrit est invisible. On sait que son père tient beaucoup à elle puisqu'il profite de chaque opportunité pour lui faire des cadeaux, et qu'avec Selden ils sont tenus à l'écart des affaires. On doute que cela aura un fort impact sur son caractère car très vite elle veut qu'on la considère comme une femme, et non plus une enfant. Elle devient jalouse de Hiémain quand il revient du monastère et détourne l'attention de leurs parents.
Dans le Navire aux esclaves, les choses changent. Malta prend son destin en main. Cela peut sembler anodin mais tout commence avec une cachotterie lors de l'Offrande des Moissons. Sa grand-mère Ronica et sa mère Keffria refusent de participer au bal, arguant qu'elles ne sont pas prêtes car elles portent le deuil d'Ephron Vestrit. Malta demande à y aller mais on lui refuse la permission. Elle décide donc, en le cachant, de se faire coudre une robe. Elle prend là une première claque quand la couturière Fayla ne veut pas suivre ses consignes et lui faire une tenue. Malta avait pourtant proposé une idée, elle cherche à s'ouvrir aux plaisirs de la séduction, mais selon la couturière, ce serait une tenue inappropriée pour elle qui n'est qu'une enfant. Quel camouflet pour Malta !
C'est un ami de la famille, le Marchand Davad Restart qui, choqué, la fera quitter le bal et la ramènera chez elle. S'ensuivront alors une dispute et un échange de mots qui nous donneront un aperçu de la femme que sera Malta. C'est intéressant car on assiste à un choc de générations dans la famille Vestrit. Cela semble être quelque chose de partagé. Il y avait déjà eu Althéa qui quitta la Famille Vestrit fâchée (et brave pas mal d'interdit en navigant déguisée en homme). Et à présent, c'est Malta qui veut sortir du chemin tout tracé réservé aux filles de Terrilville, de leur présentation à la société à leur mariage. En plus, Terrilville paraît au premier un regard un endroit ouvert (grâce au commerce et aux différents échanges) mais on voit bien que les traditions pèsent énormément, sont des prisons dorées. Malta n'est que le premier signe d'une lame de fond qui va tout bousculer.

Pauvre Hiémain. Il était destiné à mener la vie tranquille d'un prêtre, à acquérir et comprendre les différents préceptes de Sa. Mais les événements se sont précipités et tout a changé. Il a dû retourner dans une maison où il était presque devenu un étranger, une maison plongée à la fois en pleine contemplation morbide puis mortelle et une maison où règnent la déception et la colère, suite au décès d'Ephron Vestrit et à l'héritage de la vivenef. Les choses auraient pu s'arrêter là et la vie reprendre son paisible cours pour lui si son père, Kyle Havre, n'avait pas de projets pour lui. Le nouveau commandant de la Vivacia a besoin d'un Vestrit pour naviguer. Et comme il a chassé Althéa, il décide de soustraire Hiémain et d'en faire un mousse puis un marin accompli. L'enseignement sera dur pour le jeune homme, les autres marins profiteront sans honte de sa candeur et de sa naïveté.
Perdre un doigt ou subir les remarques désobligeantes de Kyle ne seront pas les pires affres qu'il vivra en ce début de saga. Kyle s'est en effet lancé, contre l'avis de beaucoup, dans le commerce d'êtres humains. A Jamaillia, Hiémain assiste à la mort d'une esclave et le propriétaire de cette dernière le rendra responsable. Il décide donc que Hiémain lui appartient et lui appose sa marque. Notons que Torg, le second, est au courant de ce qui arrive à Hiémain et ne fera rien pour le tirer de ce mauvais pas, il se délecte de la peine du jeune homme. Quand viendra le moment pour Kyle de racheter son fils, il le fera en l'humiliant, faisant tout pour diminuer le prix et montrant ainsi tout son dédain et son dégoût. Par la suite, rien ne s'arrangera pour Hiémain : il sera tatoué du visage de la Vivacia, une façon symbolique de le déclarer esclavedu bateau, il sera gravement perturbé par le commerce d'esclaves (c'est la même chose pour la Vivacia, surtout que la vivenef est un jeune navire aux émotions instables).

mardi 8 janvier 2019

Les femmes Vestrit


Durant leur voyage pour sauver Abeille des griffes des Serviteurs, Fitz et ses compagnons rencontrent un certain nombre de personnages issus des Aventuriers de la Mer, notamment des membres de la famille Vestrit. Celle-ci comporte un bon nombre de personnes qui ont une influence forte sur les événements. Althéa, Malta, Selden, Hiémain les quatre enfants (petits-enfants pour les trois derniers nommés) éloignés de la maison natale, font et défont les choses, voguent à travers les mers.

L'histoire des Aventuriers de la Mer s'ouvre sur un choix discutable et assez incompréhensible des parents Vestrit (Ephron et Ronica) qui confient l'exploitation de la vivenef Vivacia à Kyle Havre (le mari de Keffria, leur fille aînée) alors que logiquement Althéa aurait dû se voir confier la direction du bateau.
Déçue, énervée, Althéa décide de prendre son destin en main et devient mousse sur un bateau minable. C'est le premier exemple marquant de rébellion féminine dans cette partie de la saga : là où Ronica et Keffria se soumettent aux choix de leurs maris (notamment Keffria qui s'écrase quand Kyle décide de rapatrier Hiémain destiné à être offert à Sa), Althéa, elle, montre sa force de caractère et sa volonté à vouloir récupérer son héritage. Elle baigne alors dans un environnement hostile où sa vie est menacée par les éléments mais aussi par son secret (elle se fait passer pour un homme sur le bateau). Mieux, contre des années et des années de préjugés, elle sera celle qui aura le cran (avec Brashen et Ambre) de renflouer le navire maudit, l'infâme (et blessé) Parangon.
Malta fait face aux joies de l'adolescence et à celle des premiers amours. Et, elle fait preuve dans un premier temps d'une fidélité incroyable envers son père (Kyle Havre). A la lecture, Malta se révèle être énervante, têtué, encline à toujours faire le contraire de ce qu'on lui dit. Mais, elle est aussi celle des enfants Vestrit qui changera le plus en terme d'état d'esprit, de compréhension des événements, et même physiquement (comme son frère Selden). Son périple avec le capricieux Gouverneur a sans doute également beaucoup joué dans sa transformation.
Keffria et Ronica sont dans un premier temps coincées dans leurs rôles respectifs : ce sont deux femmes au foyer qui s'occupent de gérer le domaine quand leurs maris sont absents. Il faudra une guerre, des morts, des pertes et beaucoup d'inquiétude pour les voir dépasser ça.
Notons que toutes ces femmes n'ont pas le temps de se poser pour vivre et ressentir leurs peines, laisser le sort peser sur leurs épaules tant ils se passent des choses et tant elles doivent lutter pour survivre.

Les Rives de l'Art, le cinquième tome du Fou et l'Assasssin, confirme la nouvelle situation de Malta. Elle apparaît être bien plus que la Reine des Anciens. Elle est celle qui tient tête à Tintaglia !!, là où tous les autres se mettent à genoux et implorent sa pitié (excepté Ortie et les guerriers de Chalcède qui voulaient la tuer, cf. les Cités des Anciens).


samedi 2 septembre 2017

Assassin's fate

Assassin's fate n'est pas que la conclusion des aventures de Fitz. Il offre une poursuite et des réponses à un tas de questions soulevées dans les trois univers développés par Robin Hobb : l'assassin royal bien entendu mais aussi les aventuriers de la mer et les cités des Anciens.

Des rencontres attendues depuis longtemps se font, des mystères sont résolus, le sang coule. Des personnages se transforment, d'autres se révèlent, certains meurent, quelques uns vieillissent. La double narration est efficace, plus que dans les précédents tomes ; mais il faut dire que tant de choses se passent. Fitz et le Fou créent toujours autant de changement partout où ils passent, sans parfois se soucier des conséquences. Des détails présentés dès le premier tome sont utilisés, expliqués. Nous en apprenons même plus sur la guerre des Pirates Rouges, les motivations de la Femme Pâle et du Fou. Abeille fait preuve de beaucoup de courage et notre vieil ami le Loup est là. Les familles se réunissent et des promesses faites à la fin de la farseer trilogy sont enfin remplies.
SPOILER sur l'histoire.
Fitz rencontre Parangon ! Et Althéa, Brashen et les vivenefs. Et les Anciens ! Et il revoit Kettricken pour un dernier adieu. Et il a un destin à la Vérité. Abeille s'affirme : elle répand sang et chaos sur son passage. Et les Dragons détruisent. D'autres Dragons apparaissent.  Le Fou et Abeille ne s'entendent pas bien. Lourd est toujours là. Persévérance fait preuve d'une grande force de caractère et de dévouement, Lant n'est pas le gamin gâté et pourri qu'on croyait. Nous visitons des lieux bien connus : Kelsingra, Terrilville ou encore la carrière aux Dragons ; nous découvrons de nouveaux endroits. La question des Autres est abordée comme ce qui a amené la fin des Anciens et des Dragons. 800 pages, une très bonne lecture.



  • Voilà. Fitz est enfin devenu un dragon (ici un loup) de pierre ; on s'y attendait depuis la fin de la reine solitaire et divers propos de Fitz. Pour y arriver, il a fallu mettre Oeil-de-Nuit (Père Loup) et le Fou : comme quoi cela demande beaucoup.
  • Cela m'a fait plaisir quand Fitz a demandé à ce que Persévérance soit traité avec considération. Le pauvre a été un ami fidèle d'Abeille, a vécu des moments plus que difficiles et il finit mis à l'écart.
  • Ortie est énervante, elle répète les erreurs subies du passé.
  • Kettricken est bien la Reine, peut-être même le personnage royal le plus charismatique de la saga (avec Vérité).
  • Que de sang, de morts ! Mais forcément, entre les Dragons, l'envie de vengeance de Fitz et du Fou, Abeille qui devient la Destructrice et Dwalia l'impitoyable…
  • Il faut avoir lu les Aventuriers de la Mer et les Cités des Anciens : nombreux sont les personnages des autres séries à apparaître et les lieux que l'on visite.
  • Le Fou continue sa longue descente aux enfers, il subit les événements, abandonne Fitz qu'il croyait mort, est boudé par Abeille. Il se révèle aussi manipulateur (notamment en ce qui concerne les vivenefs) et ingrats. Fitz le dit bien, il n'est pas certain que le Fou et lui soient devenus amis, si il l'avait connu en tant qu'Ambre.
  • Kettricken est la seule personnage apparaissant dans le tout premier tome encore vivante, vu qu'Umbre meurt. La vieille araignée est morte et ça fait un sacré choc.
  • Dans le groupe parti sauver Abeille, on trouve un bâtard (Lant), un garçon d'écurie (Persévérance) et une apprentie assassin (Cendre) : trois aspects qui forment Fitz.
  • Vivent les Dragons !
  • Dommage qu'on n'ait pas le droit à un petit retour d'Astérie et de Célérité quelque part dans le récit.
  • Terrible le coup des vers qui rongent Fitz de l'intérieur.
  • Il y a beaucoup de réponses aux questions qu'on se posait sur les Blancs, sur la Femme Pâle et mieux, sur l'île qui a vu grandir le Fou. Souvenons-nous que si dès le deuxième tome (l'assassin du roi) le Fou avait révélé la nature de sa mission et son origine à Fitz, il n'avait pas donné de noms précis. Et qui aurait pu imaginer que les Blancs avaient voulu exterminer les Dragons ?
  • Glasfeu est un vieux borné mais quelle puissance !
  • J'aurais aimé voir Fitz, le Fou, Abeille, Oeil-de-Nuit et Molly vivre en famille. Certes, il y aurait eu l'incompatibilité entre le Fou et Molly mais quand même…

Et les Aventuriers de la Mer ?

Dans la version française, la saga des Aventuriers de la Mer est découpée en neuf tomes. Les livres s'insèrent, chronologiquement, entre la « Farseer Trilogy » et la « Tawny Man Trilogy », le personnage d'Ambre (autrement connu comme le Fou) faisant le lien. Nous suivons la famille Vestrit (presque uniquement composée de femmes aux caractères différents et marqués) qui fait face à de grands bouleversements : les Pirates se déchaînent, le commerce d'esclaves prospère, le pouvoir du Gouverneur s'effrite (il vit à Jamaillia alors que la famille réside à Terrilville) et la famille se déchire. Ajoutez à cela des bateaux magiques (vivenefs), des serpents, des Dragons et les mystérieux habitants du Désert des Pluies et vous aurez une intrigue riche et passionnante à suivre, surtout si vous aimez la mer, les femmes têtues (oh Malta !) et les intrigues politiques.

En ce qui concerne les personnages des Aventuriers de la Mer, la famille Vestrit est composée de Ronica (la mère), Althéa et Keffria (ses deux filles). Avec Kyle Havre (un marin qui héritera de la fortune familiale grâce à son mariage), Keffria a trois enfants (deux garçons : Hiémain et Selden, une fille : Malta).
Du côté des pirates, on retrouve Kennit (très rusé, il voit à long terme et est ambitieux), Etta (sa compagne). Vivacia et Parangon sont deux vivenefs et sont par leur nature (en bois-sorcier) liées aux Dragons (ici essentiellement Tintaglia).

A la fin du tome 6 de l'Assassin Royal (la Reine Solitaire), le Fou quitte ses compagnons d'aventure pour aller on ne sait où. On le retrouve donc avec grand plaisir à Terrilville sous l'identité d'Ambre, une femme (au passage, encore une couche d'interrogation sur sexe) qui travaille le bois. Tout le long des livres, elle fera un certain nombre de références aux Six-Duchés et même à Fitz ; à la fin, elle sculptera même une figure de proue ayant le visage et les marques de son amour (la hache ou les cerfs qui chargent). Rache (une servante de la famille Vestrit et anciennement esclave) évoque Ambre lorsqu'elle discute avec Ronica Vestrit. Celle-ci est très curieuse d'en savoir plus sur Ambre et elle la soupçonne d'être une ancienne esclave (elle se demande pourquoi elle est autant impliquée à vouloir lutter contre l'esclavage). Rache nous offre une réponse qui montre à quel point Ambre / le Fou tient à Fitz : « elle porte un anneau de liberté à l'oreille (…) je lui ai demandé une fois si elle avait acquis sa liberté ou si l'anneau avait appartenu à sa mère (…) elle a fini par dire que c'était un cadeau de son unique amour. »

Le contexte des Six-Duchés a un fort impact sur la vie de Terrilville, une cité qui repose en grande partie sur le commerce. Ainsi, dès le premier tome « Le vaisseau magique », on apprend que « la guerre du Nord a fait beaucoup de mal à de nombreux clans marchands ». Plus tard, lors du sixième roman « L'éveil des eaux dormantes », des précisions sont apportées de la bouche de la Compagne de Gouverneur qui nous apprend que le royaume du Nord avait une utilité en plus que le commerce (« des dissensions internes et des attaquants du Nord ont paralysé les Six-Duchés pendant des années. Ce royaume gardait Chalcède occupée »). D'ailleurs, on pourra se référer à la visite de Selden Vestrit à la cour de Kettricken lors qu'il propose une alliance pour écraser Chalcède.

Pour autant, il y a une forme de mépris envers les Six-Duchés qui transpire dans la bouche des habitants de Terrilville.
Dans « Le Navire aux esclaves », Althéa Vestrit remarque que «  ce sont des barbares (…) ils passent le plus clair de leur temps à essayer de s'exterminer mutuellement. La plupart d'entre eux ne savent même pas lire ». Difficile de lui donner tort quand on a vu que la guerre fratricide entre Vérité et Royal a failli mener le royaume à sa perte.
Brashen Trell (le compagnon d'Althéa), lui, se moque de la façon de vivre des habitants (« pas mal comme bateau quand on aime vivre comme un tas de barbares qui se délectent d'un ragoût de têtes de poissons »). Ceux de Terrilville seraient donc des gens raffinées et civilisés en opposition à ceux des Six-Duchés qui ne seraient que des sauvages aux mœurs dépassées. Par exemple, ce sont encore Brashen et Althéa qui rigolent de la façon dont on se marie là-haut dans le nord (« on ira aux Six-Duchés et on fera nos promesses sur une de leurs pierres noires »). Ou encore Althéa qui a peur que Jek (une belle femme des Six-Duchés, proche d'Ambre) règle un différend en se battant car c'est comme ça que ça se passe « sur un vaisseau des Six-Duchés, une promotion controversée se réglait à coups de poing sur le pont »).
Si on s'intéresse aux mœurs, il est intéressant de se pencher sur le cas de Jek. Il est clairement indiqué dans les différents tomes qu'elle agit librement dans tous les domaines, elle ne cache pas non plus son intérêt pour les hommes, là où les femmes de Terrilville semblent plus mesurées (Althéa : « Jek vient des Six-Duchés ou d'une de ces contrées barbares. Les femmes se conduisent simplement comme ça là-bas).
Plus globalement, c'est la question de la femme qui est abordée. Dès le premier tome, on a l'impression que la femme s'efface devant l'homme (la façon dont Kyle Havre parle à son épouse Keffria Vestrit, la façon dont il remet à sa place la veuve Ronica Vestrit et s'empare des biens de la famille, son ton lorsqu'il parle à Althéa, et ainsi de suite) ; quand Althéa prend le temps d'observer le comportement de Jek, elle finit par comprendre la raison de son attitude confiante et assurée : « Jek avait grandi dans les Six-Duchés et elle revendiquait l'égalité comme un droit ».

Brashen a beaucoup voyagé et est donc un témoin fiable des pratiques des autres pays. Il fait souvent allusion au fait que dans les Six-Duchés les femmes valent autant que les hommes : « il y a des femmes capitaines, et parfois même les équipages ne sont composées que de femmes » et « peu importe qu'on soit homme ou femme du moment qu'on est apte au travail. D'accord, le pays n'est pas très civilisé » (respectivement dans « Le navire aux esclaves » et « La conquête de la liberté »).

Le sujet le plus sensible est la question des Dragons.
Les gens de Terrilville, bien qu'ils croient à la magie, sont plus que sceptiques sur l'existence de ces créatures.
Bien entendu, les habitants des Six-Duchés ont vu les dragons de pierre les sauver des griffes des Pirates Rouges et pensent qu'ils sont les réels. On apprendra plus loin, de la bouche de Parangon la vivenef et son ton mordant, qu'ils ne sont que de pauvres copies.
Althéa est claire : « les dragons, ça n'existe pas ». Et un marin lui répond : «  ah non ? Ne viens pas me dire ça à moi, ni à aucun autre marin qui se trouvait au large des côtes des Six-Duchés il y a quelques années ». On voit bien la fracture entre ceux qui sont prêts à croire à leur réalité et ceux qui vont jusqu'à nier leur existence.
On retrouve la même situation lors d'une réunion à Terrilville lorsqu'un individu les décrit comme des « joyaux chatoyant dans le soleil. Castelcerf les avait assemblés pour combattre les Outriliens » ; la réponse est cinglante (« cette vieille fable ») et montre que la possibilité de leur existence a été souvent débattue et classée comme impossible.

Et puis il y a Ambre. Elle était là, elle a vu Vérité animer son dragon de pierre. Elle avait déjà d'ailleurs dit à Fitz que les dragons avaient forcément exister, sinon d'où viendrait l'inspiration des Anciens ? Dans un premier temps, elle dit clairement que les gens du nord en ont vu : « si tu étais amarrée dans un port des Six-duchés, et que tu disais aux gens de là-bas que les dragons n'existent pas, ils se moqueraient de toi ». Mais, il est difficile de croire quelqu'un qui dit venir changer le monde…
Mais, tout change avec la réapparition de Tintaglia.
Ambre voit ses doutes confirmés et elle pense que « seul un authentique dragon est un dragon. Les autres ne sont que de pâles imitations ». Jek lui répond (et on apprend en passant qu'elle ne connaît pas très bien Ambre) que « les dragons des Six-Duchés me conviennent très bien. Ils t'auraient convenu aussi, si tu avais vécu dans la peur d'être forgisée »).

En allant plus loin, on peut à nouveau évoquer la rencontre entre Selden et Kettricken dans le tome 9 de l'Assassin Royal « Les secrets de Castelcerf ». Le jeune fils de Keffria ose dire devant la Reine que Tintaglia est « le dernier véritable dragon ». Il ne récolte que de la colère, preuve de la nature très particulière de la question. On pourra lire le chapitre 11 pour avoir plus de précisions sur les dragons.

Les Dragons

Les Dragons sont des personnages importants dans l'univers de Robin Hobb. S'ils sont bien plus présents dans les Aventuriers de la Mer, on les retrouve également dans l'Assassin Royal : d'abord en pierre, puis sous forme de chair avec Tintaglia et Glasfeu.
Et dans les deux sagas, nous retrouvons un personnage ayant une attirance forte pour ces créature : Le Fou (ou Ambre ou Sire Doré).

Mais, une fois de plus, tout commence avec Fitz lors de leur quête de Vérité et de son passage à travers un poteau d'Art. Il se retrouve dans un autre monde, voit un Dragon et un Ancien, et raconte tout à ses compagnons de voyage, notamment le Fou. Puis, les deux amis ont une discussion et on se rend compte, déjà, que le Fou a quelques soupçons sur la nature de ces animaux disparus (« je pense qu'ils sont comme ceux de mon espèce : rares mais non mythiques. Et puis, s'il n'y avait pas de dragons de chair, de sang et de feu, d'où serait venue l'idée de ces sculptures ? »).
Bien entendu, Fitz est sceptique à propos de l'existence de réels dragons, la fin du tome La Reine Solitaire lui donnera raison : Vérité crée un dragon artificiel. Au fil des ans, cette croyance devient un fait, il n'est donc pas étonnant de voir l'attitude de Kettricken en face de Selden Vestrit (un envoyé de Terrilville) qui ose affirmer face à la Reine des Six-Duchés que ce sont eux qui ont un vrai Dragon. La Reine fulmine, se dresse et son dégoût éclate : « Comment osez-vous parler ainsi ? Comment osez-vous traiter les Anciens de simples légendes ? J'ai vu le ciel scintiller des feux, non pas d'un seul mais d'une multitude de dragons qui volaient au secours des Six-Duchés ». Sans le savoir, elle confond les Dragons et les Anciens.

Quand la narcheska lance un défi au Prince Devoir, les masques tombent : le Fou se pose en protecteur des Dragons. Il désire leur retour et les tomes 9 et 11 (les secrets de Castelcerf et le Dragon des Glaces) nous offrent une précision de ses intentions.
Il évoque la nature des Dragons, leur situation catastrophique, leur incapacité à se transformer (les fameux serpents). Il affirme que «  chez les dragons, on méprise la faiblesse, et ceux qui ne sont pas assez forts pour survivre sont condamnés, mais si elle laisse mourir cette génération, elle se retrouvera complètement seule, à jamais, dernière de son espèce sans espoir de la ressusciter un jour ». Le décor est posé, la suite sera capitale. On devine que la quête de Devoir ne sera pas de tout repos et que nos héros pourront avoir à faire face à un Dragon. Vivant.
Quand le Fou discute avec Umbre et Fitz, il n'hésite pas à étaler sa franchise et sa vérité, quitte à les brusquer les braquer. Il leur promet de durs moments au retour dragons : « ils ont une philosophie très simple : le monde pourvoit aux besoins et il suffit de s'en servir » et « les dragons ne valent pas mieux que les humains ; ils ne sont guère différents d'eux Ils tiendront un miroir à l'homme et à son égoïsme ». Bien entendu, Umbre prend mal les choses (« vos propos me confortent seulement dans l'idée que ressusciter un dragon n'apportera aucun bien à personne. »
Après sa mort, après que Fitz l'ait ramené, il complétera sa pensée, tout n'est qu'une question d'équilibre, de rapports de force, et même plus : « l'homme apprendra ce que coûte de vivre à proximité de ces créatures. Certains accepteront volontiers de payer ce prix et les Anciens réapparaîtront ».

Peu de personnages partagent son enthousiasme, son plan à long terme pour les hommes.
Il y a déjà sa grande ennemie, la Femme Pâle. Quand elle capture le Fou et Fitz, elle expose à ce dernier ses volontés, sa conception du monde et le bâtard royal est bien souvent tenté de la croire contre son gré. Elle manie adroitement les mots, pose les questions qui insinuent le doute et appuie sur les aspects du Fou qui embêtait Fitz. Elle se moque du dragon « qui ne respecte aucune frontière, ne reconnaît pas la propriété et voit en l'homme, au mieux, un instrument et, le plus souvent, une source de nourriture. Franchement, l'idée que votre peuple devienne du bétail pour d'immenses créatures écailleuses vous plaît-elle ? » Difficile de répondre non.
Ortie, la fille de Fitz et Molly, en pense autant ; bien qu'elle s'amuse à titiller Tintaglia (« il suffit de lui chatouiller l'amour-propre (…) pour qu'elle se sente obligée de prouver le contraire »), elle a conscience qu'elle pèse bien peu face à l'énorme animal. Elle sent aussi que Tintaglia se positionne au-dessus d'elle dans le grand ordre des choses (« elle croit que je lui dois fidélité et obéissance ou adoration , simplement parce que c'est un dragon »).

Fitz, de son côté, pour ne pas changer, doute. Il hésite, tergiverse, refuse de croire en l'existence des dragons. Il pense même que la mission de Devoir ne consistera qu'à creuser. Et justement, quand il tente de délivrer Glasfeu des glaces, son esprit croise celui du dragon et la révélation se fait. Hobb emploie des phrases fortes qui montrent la supériorité du dragon endormi : « c'est alors que, tel un raz de marée, le dragon me submergea » ou « le dragon m'envahit et me noya sous son essence ».
La sensation ressentie à la lecture est la même à travers Devoir. Tintaglia ordonne aux ordres de ne faire aucun mal au mâle, au futur reproducteur et tous se sentent l'obligation de lui obéir (« s'agit-il de ce qu'on décrit en parlant du pouvoir de fascination des dragons ? »

Même Umbre change d'avis, mais le vieil homme gris se montre plus diplomate, plus posé dans sa manière de s'exprimer, il en est même drôle. Il admire la beauté et la force, et on ne doute pas du fait qu'il soit curieux à leurs propos et leurs capacités. Mais il préfère voir ça « de loin ». Car « les dragons font de merveilleux et nobles créatures de légende ; de près, mon expérience personnelle m'incite à penser qu'ils laisseraient échapper un merveilleux et noble rot après m'avoir avalé tout rond ».

Laissons les mots de la fin à Fitz, lui doué du Vif, partenaire d'Oeil-de-Nuit, lui a qui si souvent chassé des animaux pour les dévorer : « je me sentais soudain, à un niveau instinctif, devenu proie devant un prédateur démesuré. (…) Fou, qu'as-tu lâché sur notre monde ? »