Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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jeudi 14 septembre 2023

Oeil-de-Nuit et les humains (2)

Oeil-de-Nuit et les humains (1) : https://duchessix.blogspot.com/2022/10/oeil-de-nuit-et-les-humains.html


La vie de Oeil-de-Nuit, ou Loupiot, est étroitement liée à celle des humains. Ils ont façonné sa colère de jeune loup, ils l’ont appris à se méfier. C’est sa colère qui a attiré Fitz : ce dernier se sentait incompris, rejeté à cette époque et il a trouvé en Oeil-de-Nuit un reflet de ses émotions. En tout cas, quand le jeune loup rencontre Fitz, il transpire la haine et le mépris. Ses propos sont clairs et menaçants : « tu es comme l’autre, un homme. Tu veux me garder dans cette cage, c’est ça ? Je te tuerai, je t’éventrerai et je m’amuserai de tes tripes ». On comprend que pour le loup, les humains sont synonymes de prison, un obstacle à sa liberté. L’homme est souffrance ; les premiers temps avec Fitz vont le confirmer. Fitz ne comprend ce que Loupiot recherche, Fitz refuse d’assumer son Vif. Il ne veut que profiter des bons moments (la sensation de liberté, l’expérience de la chasse) qui lui permettent de sortir de son quotidien. Quand le loup cherche à se rapprocher, Fitz se distancie. Il tente même de rompre tout lien en relâchant le loup dans la nature et en lui interdisant de revenir à proximité. Oeil-de-Nuit n’est pas que vexé, il est dégoûté. Ce que fait Fitz est honteux et aussi, selon lui, ce qui caractérise les humains : ils sont égoïstes. Oeil-de-Nuit accuse Fit en lui disant que « c’est vrai, tu n’as pas l’esprit de la meute, mais l’esprit des hommes. Ce sont les hommes qui croient pouvoir gouverner la vie des autres sans avoir de liens avec eux ».


Fitz finit par assumer sa relation avec le loup. Les deux créent un lien, se rapprochent. Pour autant, Fitz voit cela comme une relation d’amitié. Pour Oeil-de-Nuit, ce terme ne suffit pas (« c’est un mot trop petit, frère (…) Je suis à toi tout ce que tu es à moi : un frère de lien et de meute »). Oeil-de-Nuit est alors dans une situation compliquée : il a choisi un partenaire qui refuse de se laisser porter par sa magie et à qui on répète sans cesse qu’elle est sale. Le contexte empêche le développement de la relation. Le loup s’en ouvre à Fitz : « ce ne sont pas mes rêves, c’est ma vie. Tu y es le bienvenu, du moment que Coeur de la Meute ne se met pas en colère contre nous. La vie partagée est meilleure ». C’est d’ailleurs peut-être la plus grande peur du loup : que Fitz se transforme en Coeur de la Meure (Burrich), qu’il refuse son côté animal.


Ayant choisi de partager sa vie avec Fitz, le loup doit faire avec des contraintes importantes et désagréables. En effet, Fitz est plongé dans des intrigues politiques et son devoir envers la couronne l’empêche de se détacher. D’une certaine façon, il impose au loup ses choix. Quand Vérité le marque par l’Art en lui imposant de le rejoindre, Oeil-de-Nuit se retrouve aussi touché (« on t’a appelé, non ? Ton roi ne t-a-t-il pas hurlé : Rejoins moi ? ») ; c’est d’autant plus perturbant que le loup était alors en pleine tentative d’intégrer une meute de loups.

En réalité, c’est un mal pour un bien. Le loup accepte cette fatalité : il tient à Fitz et les bénéfices de sa relation sont plus importants que les gains éventuels d’une meute de loups. D’ailleurs, dans les Montagnes, il trouve un groupe : il est accepté par le Fou, Kettricken, Caudron et Astérie. Plus le temps passe et moins ils le voient comme un simple loup, une créature sauvage potentiellement dangereuse. Ils se rendent compte qu’il est un être intelligent, un remarquable chasseur. Tout cela flatte le loup. Oeil-de-Nuit remarque que « j’ai été heureux, ces derniers temps, mon frère : vivre avec d’autres, chasser ensemble, partager la viande ». Il faut dire que lui aussi apprend à connaître les autres. Il est particulièrement intéressé par Kettricken : « je perçus son admiration et sa sincérité. Quoi de mieux qu’une femelle qui tue efficacement ? »


Pour le meilleur et pour le pire, Fitz et le loup ont donc créé un lien. Pendant longtemps, c’est la seule référence de Vif pour le lecteur. Le Vif est quasiment tabou à Castelcerf, Burrich refuse de l’utiliser, il n’y a donc pas de point de comparaison. L’introduction du personnage de Rolf le Noir va changer les choses et entraîner beaucoup de questions.


Rolf le Noir force les deux compagnons à se poser des questions délicates et déplaisantes. Il les pousse à réfléchir à l’avenir, en tant qu’individualités et en tant que duo. L’homme est brusque dans la méthode, il n’est pas là pour plaire mais pour leur permettre d’être honnête avec eux-mêmes. Il les questionne donc impitoyablement : « le temps passant, des questions pressantes vous viendront : que doit-on faire quand son compagnon souhaite s’intégrer à une meute de vrais loups ? »

Fitz refuse de réfléchir à cela, il a tort car très vite le loup manifeste cette envie. Fitz vit cela comme un déchirement, presque une trahison. Pour Oeil-de-Nuit, c’est une nécessité, il est obligé de faire cette expérience pour savoir où il en est, qui il est. Leur séparation est intense : « avec un bref regard d’excuse vers moi, Oeil-de-Nuit s’en alla. N’en croyant pas mes yeux, je le vis se précipiter vers la colline ». Fitz doit faire sans Oeil-de-Nuit. Mais, le défi est encore bien plus immense pour le loup ; pour la première fois de sa vie, il côtoie réellement des loups et tente de s’intégrer, et au final de dominer la meute. Le loup finit par revenir vers le bâtard royal. L’expérience se finit mal mais il a beaucoup appris. Il comprend que la force, la vitalité ne font pas tout (« Loup Noir est très grand et rapide. Je suis plus fort que lui, je pense, mais il connait plus de ruses que moi »).


Plus tard, après avoir sauvé les Six-Duchés, Oeil-de-Nuit et Fitz retourneront voir Rolf le Noir. Ils comprennent qu’ils en ont besoin afin de mieux savoir qui ils sont. Bien entendu, les choses se passent mal avec Rolf qui est un homme bourru. Pour autant, il leur apprend certaines choses, notamment l’obligation de fixer des limites et d’avoir des espaces réservés à chacun. Il leur montre notamment une biche qui a accueilli l’esprit de sa compagne de lien à sa mort. C’est une situation inconfortable pour tous : la biche ne peut pas trouver de partenaire, la femme impose ses réflexes d’humain à l’animal; quant à Fitz et Oeil-de-Nuit, ils font face à une situation qui les met mal à l’aise. Rolf le Noir est vindicatif : « c’était vous deux d’ici une dizaine d’années si vous ne changez pas votre façon d’être ! Vous avez vu ses yeux ! Ce n’était pas une biche qu’il y avait dans ce vallon, mais une femme dans la peau d’une biche ».


Mais, les deux n’apprennent rien. Eux qui peuvent être si vifs pour chasser ou dans certaines situations font des erreurs évitables. C’est, d’ailleurs, surtout Fitz qui commet une faute alors que le loup est en train de s’étrangler avec du poisson. Fitz a trop peur de perdre son ami ; sans réfléchir, il projette son esprit dans le corps du loup pour l’aider ; mais, il ne parvient pas à regagner son corps. Il faut l’intervention du Fou pour les sauver. Le loup est reconnaissant mais honteux, durablement marqué. Ce qu’il dit est assez clair : « il nous a sauvé la vie à tous les deux. Il nous a évité une existence qui nous aurait anéantis tous les deux ».


Dans le tome Adieux et retrouvailles, bien longtemps après la mort d’Oeil-de-Nuit, le Fou pousse Fitz à réfléchir à sa relation, à ce qu’a été le lien. Le Fou est un fin observateur : pour lui, Fitz a bien plus profité de leur lien même si le loup ne disait rien tant il aimait son compagnon. Les mots du Fou ne sont pas nécessairement accusateurs, ils sont en tout cas durs à entendre : « Oeil-de-Nuit avait choisi lui, entre la meute de loups prête à l’accepter et son attachement à toi. J’ignore si vous avez jamais parlé entre vous de ce que cette décision lui avait coûté ». Le Fou insiste, impitoyable : « n’est-il pas vrai qu’Oeil-de-Nuit a payé d’un prix plus élevé que toi votre lien, l’amour que vous partagiez ? Qu’a-t-il sacrifié pour rester lié à toi ? ».

Au pied du mur, Fitz ne peut qu’acquiescer et se rendre compte des choix du loup. Le loup a accepté de vivre parmi les humains et avec des humains par amour pour Fitz. Il a vécu dans un monde qui l’a fait souffrir dès sa naissance. Surtout, il a refusé à un tas de choses auxquelles il aurait droit (« il a renoncé à vivre au sein d’une meute, à devenir un véritable loup ; il a renoncé à prendre une femelle, à élever des petits (…) Parce que nous n’imaginions aucune limite à notre lien »).

La conclusion du Fou résume tout : « je ne pense pas qu’il ait jamais cherché l’homme en lui avec autant d’ardeur que tu t’efforçais de devenir loup ».


dimanche 19 mars 2023

L'histoire de Rolf le Noir

Après la prise de pouvoir de Royal, les choses se compliquent pour les gens doués de la magie du Lignage (ou du Vif). Ils subissent le courroux d'un homme qui n'a jamais pu ou su dépasser sa rancune envers Fitz. Ils sont donc les victimes de la paranoïa de Royal ancrée à une haine bien ancrée de la magie du Vif dans la société. C'est pour cela que, la première fois que l'on rencontre Rolf le Noir, personne ne réagit alors qu'il se fait battre par des soldats en pleine rue. L'homme a simplement un peu trop bu et est roué de coups (« Rolf le Noir a été puni et payé une amende pour acte de trahison : s'être moqué du roi. Que ce soit un exemple pour tous »). Fitz assiste à la scène : ce qui le marque le plus est quelque chose qui émane de l'homme, une sensation, une impression. C'est quelque chose qu'il a rarement rencontré et qui le pousse à aider : « il croisa mon regard et je lus dans ses yeux une détresse et une supplication sourde : c'était celui d'un animal qui souffre ».

Pour Fitz, c'est la première réelle rencontre avec quelqu'un doué du Lignage (ou du Vif) et qui l'assume. Burrich avait toujours nié ça, de façon assez absurde. Rolf en parle ouvertement, d'autant plus qu'il vit intégré dans une petite communauté de gens doués de cette magie. Il offre à Fitz une nouvelle perspective sur sa magie, notamment la façon dont il a rencontré son ourse. Il ne semble pas y avoir une approche standard pour rencontrer son animal. Fitz a trouvé Oeil-de-Nuit alors qu'il arpentait les rues de Castelcerf sous la colère et sans réellement chercher un compagnon ; Rolf, lui, semble s'être lancé dans une quête (« nous nous sommes sondé mutuellement, nous avons trouvé la confiance l'un chez l'autre, et, ma foi, nous voici ensemble sept ans plus tard »). Ceci dit, Rolf a un avis négatif et tranché sur la façon dont Fitz a trouvé un compagnon. Il juge son attitude irresponsable car il s'exclame que « vous vous êtes lié enfant ? Pardonnez-moi, mais c'est de la perversion ; c'est comme si on mariait une petite fille à un homme fait ».

A sa façon, Rolf se prend d'affection pour Fitz. Il ne le fait pas avec des gestes tendres et affectueux, il est bourru et sincère, très direct dans sa façon de parler. Une autre preuve est qu'il accepte de partager son savoir et ses connaissances avec le jeune homme. Il aborde avec Fitz des choses dont il n'a même pas conscience, notamment dans sa façon de communiquer. Ayant grandi à Castelcerf, Fitz a croisé très peu de gens adeptes de cette magie, et mis à part avec Burrich, il a dû très peu se cacher dans son utilisation. Rolf le rappelle à l'ordre : « quand vous parlez entre vous, tous les deux, pour quelqu'un du lignage, c'est comme si vous hurliez pour vous faire entendre par-dessus le vacarme d'une carriole de rémouleur ». Le ton du conseil peut être rude mais il est utile. Il sera d'autant plus utile pour Fitz dans la suite lorsqu'il sera poursuivi par des gens du Vif corrompus par l'argent de Royal. En réalité, si Rolf se comporte comme ça avec Fitz, c'est parce qu'il a remarqué en lui quelque chose d'unique. Il parle même d'un ton bienveillant (« vous n'êtes pas un homme ordinaire ; les autres s'imaginent avoir un droit sur toutes les bêtes, le droit de les chasser, de les manger, de les asservir et de gouverner leur vie. Vous, vous savez que vous n'avez aucun droit à cette autorité »). D'ailleurs, on est témoin plus tard de cette estime qu'il a pour Fitz ; c'est Rolf le Noir qui prévient que certains du Lignage ont trahi, c'est lui qui envoie à Fitz un animal (le légendaire Petit-Furet) pour le prévenir (« j'ignorais comment Rolf le Noir avait intercédé en ma faveur auprès du lignage. Depuis mon départ de gué-de-Négoce, je craignais que tous ceux du Vif que je rencontrerais ne fussent mes ennemis »).

Après avoir permis à Vérité de sauver les Six-Duchés, Fitz a enfin du temps pour lui. Il se retire des affaires royales et parcourt le monde (Terrilville, Chalcède, le désert des Pluies) et les duchés. Il retourne voir Rolf afin d'approfondir sa connaissance de sa magie. Il le fait volontairement, sans réelle crainte d'être trahi. C'est un signe de confiance de la part de Fitz envers Rolf le Noir. Fitz, élevé dans la culture du secret, ose potentiellement livrer le sien (« j'étais démuni de ce que ces gens savaient ou non de moi. Oeil-de-Nuit et moi avions besoin de leur science ; eux seuls étaient en mesure de nous enseigner ce qu'il nous fallait apprendre »). Fitz apprend et il rencontre un enseignant aussi dur et sec que ceux qu'il a connus (Burrich, Umbre ou Galen). Rolf ne fait aucun effort pour être apprécié ; on lit que « Rolf m'a enseigné les rudiments de la courtoisie entre les gens du lignage, mais sa pédagogie n'avait rien d'aimable ; il était aussi prompt à la correction après que nous ayons pris conscience de nos erreurs qu'avant ».

Fitz étant Fitz, un homme têtu et avec un assez mauvais caractère, il a parfois du mal à supporter Rolf. Ce n'est pas le cas du loup et Fitz suppose que c'est « peut-être parce qu'il était plus sensible au sens de la hiérarchie telle qu'elle existe dans une meute ».

Rolf le Noir juge sévèrement la nature du lien entre Fitz et Oeil-de-Nuit. Il leur explique qu'ils doivent changer, que leur relation est déséquilibrée. Ils prennent de gros risques en étant si proches l'un de l'autre (« à ses yeux, Oeil-de-Nuit était trop humanisé tandis qu'il voyait trop peu de loup en moi ; dans le même temps, il nous reprochait l’entre-tissage trop serré de nos esprits (…) il avait fait comprendre à Oeil-de-Nuit que chacun a besoin d'intimité, de solitude »). Le loup assimile mieux les choses que l'humain, il « avait appris la leçon plus vite et mieux que moi : quand il le désirait, il était capable de disparaître complètement à mes sens ».

Si Rolf est si vindicatif, ce n'est pas sans raison. Il a vu comment la magie peut gâcher la vie d'un animal si elle mal utilisée, si elle est utilisée de façon égoïste. Il leur montre Delayna, une biche qui accueille l'esprit d'une femme morte (son ancienne compagne du Lignage). Mais, malheureusement, l'esprit de la femme a pris le dessus sur celui de l'animal et elle prive la biche de tous les besoins (accouplement par exemple) de son espèce. Selon Rolf, c'est une attitude déplorable et abjecte. Il est tellement révolté qu'il comprend ceux qui brûlent et découpent les gens du Lignage (« c'est elle qui les incite à nous pendre et à nous brûler au-dessus de l'eau ! Elle n'a que ce qu'elle mérite ! ») Il adresse alors une mise en garde à Fitz (« quelqu'un qui n'a pas d'éducation peut commettre une mauvaise action ; mais, une fois qu'il appris, il n'a aucune excuse s'il recommence. Aucune »). On peut se demander s'il sait réellement ce qui est arrivé à Fitz après que Royal le tue.

On peut aussi tirer de cet exemple la conception des choses de Rolf. Il trouve les humains peu fiables, égoïstes, toujours insatisfaits. Fitz rappelle son avis : « comme Rolf le Noir me l'avait un jour démontré, une grande partie du malheur des hommes provenait des espoirs qu'ils nourrissaient ; il allait de soi, pour moi en tant qu'humain que je pouvais m'abriter au chaud et au sec quand bon me semblait. Les animaux n'entretiennent pas de telles croyances. Il pleuvait ; et alors ? ».

Rolf est un homme atypique. Il sort du lot, il est un individu très rarement rencontré. Fitz le compare même à Vérité en train de sculpter son dragon d'Art et de pierre : « je me rappelais la dernière fois où je m'étais retrouvé face à un tel phénomène : c'était quand j'avais rencontré Rolf et son ourse ; ils partageaient le même flux de vie ». Étant un homme qui sort de l'ordinaire, il intéresse forcément les gens influents. Umbre, en tant que conseiller de la reine Kettricken, en fait partie. La vieille araignée aime surveiller tous les gens qui comptent : « tu avais parlé de lui à la reine, et je t'avais entendu prononcer son nom auparavant (…) je le savais important, et je garde toujours un œil sur les gens importants ». D'ailleurs, c'est Umbre qui nous apprend ce qu'il est devenu : « il est mort il y a trois ans ; la fièvre l'a pris et son agonie n'a pas été longue ».


dimanche 11 septembre 2022

Qu'en est-il de la mort ?

Dans les cycles de fantasy, la mort est banale, commune. Elle est, bien entendu, un déchirement pour le lecteur qui s'est investi pour les personnages. Mais, elle est également quelque chose qui touche et qui marque les personnages. La mort, ce n'est pas uniquement la fin de la vie, c'est également un concept à étudier ; c'est la douleur, la peine, quelque chose qu'on peut attendre.

Une des particularités du Vif, une des magies développée par Robin Hobb, est le lien créé entre un humain et un animal. Certains y mettent des limites, d'autres non. Ils peuvent fusionner de corps et d'esprit. Fitz et Oeil-de-Nuit en sont le parfait exemple : quand Fitz a décidé de cesser de vivre, il s'est réfugié dans le corps du loup. Il est mort en tant qu'humain mais son esprit a continué de durer dans son compagnon. Et comme son corps a été lavé et pansé par Patience après sa mort, il a pu regagner son enveloppe. Il faut aussi préciser que les deux ont une conscience fine de la mort : ils ont déjà vu des gens mourir (Fitz en a tué beaucoup, Oeil-de-Nuit chasse pour manger). Toutefois, ils ont selon Rolf le Noir, une incompréhension totale de ce qu'est la mort ; ils vivent comme si la vie ou la magie n'avaient pas de limite, ce qui est faux. Clairement, pour Rolf le Noir, quand le moment de mourir est venu, il convient de l'accepter et pas chercher d'artifice pour la tromper : « et que se passera-t-il quand l'un de vous mourra ? La mort nous prend tout, tôt ou tard, et il est impossible de tricher avec elle ! (…) voilà pourquoi les traditions du Lignage repoussent avec dégoût cette avidité de vivre, tout effort pour se raccrocher égoïstement à la vie. » Si Rolf est aussi intransigeant, c'est parce qu'il a été témoin d'abus de la part d'humains qui ont refusé de mourir et ont décidé de poursuivre leur vie dans le corps de leur compagnon. Cela n'a créé que des choses bancales, des animaux malheureux. Quand il rencontre Fitz et le loup, il se rend compte à quel point les deux sont naïfs, sont trop proches et n'ont aucune connaissance des règles du Lignage (le Vif). Il tente de leur enseigner ce qu'il peut, à quel point il faut accepter ce qui doit être, et cela même si la mort d'un compagnon est douloureuse (« quand la vie d'une créature est finie, elle est finie, et c'est pervertir toute la nature que la prolonger. Cependant, seul le Lignage sait la vraie profondeur de la souffrance qu'engendre la séparation de deux âmes qui ont été unies »).

Quand démarre le deuxième cycle, Fitz et Oeil-de-Nuit ont pris de l'âge. Le loup apparaît fatigué, usé. S'il jette toujours un regard pénétrant et vif sur le monde qui l’entoure, on sent bien que ses capacités physiques ont diminué. Fitz le sait aussi et il se met à le traiter différemment. Oeil-de-Nuit, ce fier animal, le prend mal (« si c'est ainsi que tu me vois, j'aime mieux être mort pour de bon. Tu voles le maintenant de ma vie quand tu crains que je disparaisse maintenant »). Oeil-de-Nuit n'est pas mort et pourtant il a déjà une patte dans la tombe pour Fitz. Fitz le traite comme un animal vieillissant. Il lui propose de lui donner de l'énergie, c'est une vexation pour le loup. Il a l'impression d'être en fin de vie, au bout du rouleau, il ne le supporte pas. Les événements qui suivront montrent que le loup a encore de l'énergie et de la vitalité. Il combattra les Pie, sauvera Devoir et donnera sa vie pour sauver Fitz et le Fou. Oeil-de-Nuit est mort et Fitz n'a rien pu faire pour l'en empêcher. La disparition du loup modifie le comportement de Fitz, c'est une nouvelle perte immense pour le bâtard de Chevalerie qui s'était déjà vidé de souvenirs et d'émotions dans la Fille-au-Dragon. Fitz a conscience de ce qui lui arrive : « la mort de mon loup me plongeait dans l'isolement et une sorte de torpeur, d'engourdissement : la disparition d'Oeil-de-Nuit était un atroce déchirement ».

Des amis de Fitz tentent de l'aider à traverser cette épreuve. Kettricken et le Fou en font partie. L'ancien bouffon du roi Subtil partage la peine de Fitz, il est touché par la mort du loup mais encore plus par ce que ça provoque chez son ami. Il veut l'aider et se heurte à un refus. Il tente de lui faire comprendre que Fitz n'est pas obligé de vivre ça seul, qu'il est là pour lui et prêt à prendre une part du poids : « si tu préfères porter seul le fardeau de ton affliction, je respecte ton choix (…) un fardeau partagé n'est pas seulement plus léger ; il peut aussi créer un lien entre ceux qui se le répartissent. De cette façon, nul n'est obligé de le porter seul. » Les mots peuvent paraître maladroits, presque accusateurs. On a presque l'impression que le Fou reproche à Fitz de ne pas accepter son aide.

Kettricken, elle, avait un réel lien avec le loup. Il ne s'agissait pas du Vif mais d'une acceptation, d'une compréhension mutuelle. A leurs façons, ils se comprenaient l'un l'autre. Ils ont d'ailleurs partagé ensemble des moments forts dans les Montagnes (notamment lorsque Kettricken se sentait triste suite aux rejets de Vérité). Si la perte d'Oeil-de-Nuit n'est pas aussi intense que pour Fitz, elle crée quand même un vide, une perte. Kettricken ressent pleinement la disparition du loup pour ce qu'il est. Ainsi, quand elle en parle avec Fitz, ce dernier ne ressent pas une douleur aiguë quand il en parle mais le commencement d'un début d'acceptation (« alors sa peine, non sa pitié pour moi, mais le chagrin que lui inspirait la mort d'Oeil-de-Nuit permit à la mienne de s'exprimer, et ma douleur se libéra dans un grand déchirement d'âme »).

La mort crée donc un manque. Quand des proches partent, les souvenirs partagés s'envolent. Quelque chose d'indicible s'en va également. Fitz s'en rend compte quand il apprend la mort de Kerry (« seul, désormais, je me rappellerais les jours que nous avions partagés. J'eus soudain l'impression d'avoir perdu un peu de ma substance. Un fragment de mon passé avait disparu »).

La mort est inévitable. Celui qui est parti ne rate rien : il est hors du champ de la vie, des choses qui se passent. Mais, c'est différent pour Fitz. Il est mort puis revenu à la vie. Très peu de gens le savent mais lui les voit continuer à vivre. Il est coupé de quasiment tous et tout, il ne fait plus partie de leur quotidien. On sent dans ses propos une grande douleur, une envie de partager avec eux des moments forts : « disparus, les rythmes des vies qui se mêlaient à la mienne ; des amis moururent, d'autres se marièrent, des enfants naquirent, ils devinrent des hommes, et de tout cela je ne vis rien. »

Puisque la mort est inévitable, tout le monde devrait avoir conscience qu'elle peut frapper à n'importe quel moment. C'est en tout cas ce que pense Oeil-de-Nuit : « la mort est toujours au bord de maintenant. La mort nous guette et elle est toujours assurée de son prix. Il ne sert à rien d'y songer sans cesse, mais, dans nos entrailles et dans nos os, nous savons tous qu'elle est là. Sauf les humains. »

La mort est la fin de tout. Le Fou tente de maintenir Fitz en vie parce qu'il est nécessaire à ce qu'il veut accomplir. Si Fitz meurt, il a échoué. Quand les deux discutent et se rendent compte à quel point rester en vie demande des efforts et qu'il pourrait être plus simple de mourir, le Fou a une révélation : « la mort n'est pas le contraire de la vie, mais le contraire du libre arbitre. C'est à la mort qu'on parvient quand il n'y a plus de choix possible. »

Affronter une mort connue d'avance n'est pas une chose aisée. Les gens réagissent différemment quand on leur dit qu'ils vont mourir, quand ils savent qu'ils vont mourir. Astérie pose la bonne question à Fitz alors qu'ils sont sur la route d'Art à la recherche de Vérité : « comment peut-il espérer que vous ayez le courage d'accomplir ce qu'on attend de vous si vous êtes convaincu que vous mourrez alors ? » Bien plus tard, sur l'île d'Aslevjal, c'est le Fou qui apportera une réponse. Le Fou sait qu'il va, qu'il doit mourir pour permettre le retour des dragons. Il est donc prêt à tout pour atteindre son but, il le fait avec détermination. Il est donc vaillant mais faillible : il pleure, il hurle, il confesse des secrets quand il est torturé par la Femme Pâle. Il met de côté toute sa dignité alors qu'il est sur le chemin de la mort. C'est ce qu'il dit à Fitz après que son vieil ami l'ait fait revenir du côté de la vie : « j'ai affronté ma mort, sans grand courage peut-être, mais avec une volonté inébranlable, parce que j'avais vu ce qui pouvait se produire ensuite et jugé qu'il valait la peine d'en payer le prix. »