Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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dimanche 15 juin 2025

Sédric, un bon ami ?

De grands bouleversements sociaux sont en cours le long du désert des Pluies, les dragons sont de retour, les Marchands tentent de conserver leur pouvoir. Mais, au-delà de ces phénomènes, la vie des gens continuent. Ils s’aiment et se détestent, tentent de construire leur vie. C’est le cas d’Alise, une jeune femme que sa famille presse de trouver un mari. Elle ne peut décemment pas se contenter d’étudier les dragons. Elle croit trouver un bon parti lorsque Hest la demande en mariage ; elle accepte surtout que Hest est un bon ami de Sédric… Mais, elle ne sait pas que Hest aime les hommes et que Sédric est un de ses amants. Alise est donc trompée à bien des sens.


Alise et Sédric se connaissent depuis longtemps. L’un et l’autre sont de bons amis. A une époque où ils étaient plus ou moins tenus à l’écart par leurs pairs, ils ont trouvé du réconfort ensemble. Alise parle de lui en termes positifs en affirmant que « Sédric a toujours été gentil avec ». Elle pense même qu’il a une injuste mauvaise réputation (les parents de Sédric lui reprochent de passer trop de temps de façon indolente) ; elle ose dire que « c’est un charmant jeune homme qui ne manque pas de perspectives d’avenir ».

Etant donné la façon dont Alise parle de Sédric, on peut se demander si elle souhaitait que leur relation aille plus loin et dépasse le cadre de l’amitié. La réponse est négative. Certes, « elle avait toujours eu de la sympathie pour lui, et même un petit sentiment dans son adolescence », mais cela s’arrête là. Il n’y a pas d’amour caché ou de sentiments refoulés. De toute façon, si Alise n’avait pas été pressée par sa mère, elle n’aurait sans doute jamais cherché un mari. Alise est alors reconnaissante pour Sédric, il lui alors retiré une épine du pied en la présentant à Hest (« elle restait ahurie qu’il eût pu inciter son ami à la considérer comme une possible épouse »). Bien entendu, Alise ne sait pas que Sédric et Hest ont des intentions cachées.

Même si il participe à une tromperie, Sédric est quand même reconnaissant. Il sait qu’Alise a été une super amie, qu’elle lui a évité les affres de la solitude lorsqu’il était plus jeune (« elle venait voir mes soeurs quand nous étions plus jeunes, et elle me traitait avec gentillesse à une époque où les autres filles me regardaient comme un pestiféré »).

 

La relation entre Sédric et Hest n’est pas cachée. Tout le monde sait qu’ils sont amis même si personne ne sait qu’ils sont amants. La mère de Alise précise que « Hest et lui sont les meilleurs amis du monde depuis des années. J’ai entendu dire que le Marchand Meldar s’était vexé quand Hest a proposé à Sédric une place chez lui ». Sédric vit avec et chez Hest.

Hest a lui aussi ses devoirs. On le presse de prendre épouse et d’avoir des enfants. Lui qui n’est pas attiré par les femmes traîne des pieds. Il se sent coincé jusqu’à ce que Sédric lui propose une solution : épouser Alise.

Sédric commence à avoir quelques remords quand il se rend compte qu’Alise n’est pas si heureuse. Hest lui rappelle alors que c’est son idée, que c’est Sédric l’instigateur de toute cette mascarade : « pourquoi m’avoir donné cette idée si tu ne voulais pas que je la mette en pratique ? ». Sédric est donc le créateur et le complice de cette arnaque sentimentale. Et même si il est triste pour son ami, il ne faut pas négliger le fait qu’il profite de tout ça au quotidien. Il continue à prendre du bon temps avec Hest, il continue à voyager. D’ailleurs, Hest le lui fait remarquer : « la vie continue pour nous ; nous sommes libres de voyager, de nous amuser, de sortir avec nos amis - nous n’avons pas à changer de mode d’existence ».

Sans le savoir, Alise sert donc de couverture à Hest et Sédric. Elle est une épouse qui sert d’excuse ; pire elle est maltraitée par son mari qui l’humilie verbalement, la rabaisse et ne lui montre aucune tendresse quand ils font l’amour. 


Lorsqu’Alise a des soupçons sur une possible aventure de Hest, elle soupçonne qu’il est avec une autre femme. Elle est loin de savoir que Hest aime les hommes, et encore moins son meilleur ami. Elle confronte même en lui demandant si il la trompe. Or, Hest est suffisamment intelligent et suffisamment doué avec les mots pour se sortir de ce mauvais pas. Il implique Sédric et les deux trompent la pauvre Alise. Il joue adroitement avec les mots en questionnant Sédric (« Regarde Alise dans les yeux et dis-lui franchement : ai-je une autre femme dans ma vie ? »). Une autre femme ; Sédric ne peut que répondre non et l’énorme mensonge continue.

Bien entendu, on pourrait reprocher à Alise sa naïveté ou son aveuglement. Son cerveau refuse de voir que Sédric et Hest sont plus que des amis. Elle affirme que « c’est un ami d’enfance, et je me réjouis que Hest et lui s’entendent si bien ». Peut-être que, dans sa vie conjugale si morne et si triste, la présence de Sédric lui offre un peu de chaleur et d’amitié…


Quand Hest se moque d’Alise et de sa passion pour les dragons, Sédric esquisse un signe de révolte et d’insoumission. Il ose tenir tête à Hest en lui rappelant ses obligations : « tu n’as pas le droit de le lui interdire ; ce n’est pas juste, et c’est déshonorant pour toi de feindre de ne pas te rappeler ta promesse - déshonorant et indigne de toi ». Pour un homme qui a toujours vécu dans l’ombre et sous l’emprise, ce n’est pas un geste anodin. Mais, Hest n’est pas un individu que l’on peut convaincre. Vexé, il remet même en cause la nature de l’amitié entre Sédric et Alise. Il pense qu’Alise s’est servie de Sédric, qu’elle a un aspect pervers et manipulateur que Sédric refuse de voir. Il affirme à Sédric que « tu persistes à la voir comme la petite fille innocente à qui tu as offert ton amitié alors personne ne voulait te fréquenter , et elle l’a peut-être été à une époque, encore que j’en doute ; elle cherchait seulement à se montrer gentille avec un garçon aussi maladroit et aussi seul qu’elle ».


Fâché, Hest force Sédric à accompagner Alise dans sa folle étude des dragons. Sédric est tout sauf enthousiaste de quitter son confort. Sur le bateau, il se comporte comme un goujat, comme un individu sans éducation. Alise remarque son impolitesse (« une fois qu’ils eurent embarqué sur le Parangon, loin de retrouver sa gaieté, il avait passé les premiers jours du voyage enfermé dans sa cabine sous prétexte du mal de mer »).

Pire, Alise fait la connaissance de Leftrin et on comprend très vite que le capitaine du Mataf est attiré par Alise. Sédric se moque de cet homme : il le trouve grossier, vulgaire. Il rigole de sa façon d’être, de son comportement, de son aspect rustique. Il ne le fait même pas discrètement puisque Alise le remarque (« il avait dû réprimer un éclat de rire devant les efforts de l’homme pour étaler son charme ; à sa propre surprise, Alise s’offensait de ce que Sédric s’amusât du capitaine. Elle jugeait son attitude cruelle et mesquine »). Sédric a beau avoir été forcé, rien ne justifie qu’il reporte sa colère sur Alise.

vendredi 10 janvier 2025

Les amants de Tintaglia

Tintaglia est contente : elle a enfin fini par trouver un mâle qui va lui permettre de perpétuer l’espèce des dragons. Pour elle, c’est un soulagement car, si des dragons ont émergé des cocons, ils sont dépendants, faibles. Quand elle a appris qu’un dragon était enfoui dans les glaces d’Aslevjal, elle a vu là une opportunité qu’elle a saisie. Elle a forcé les duchéens et autres de libérer Aslevjal tout en leur permettant de défaire le dragon fou de Kebal Paincru, ce dragon bâti sur la peine de gens forgisés. 


La délivrance de Glasfeu est tout de suite mise à profit par Tintaglia. Elle ne perd pas de temps pour s’accoupler avec lui. Elle le fait sur le champ de bataille devant tout le monde. Fitz est témoin de la scène et son témoignage laisse peu de place au doute : « je savais à quoi j’assistais : ce vol nuptial prédisait la réapparition des dragons dans notre ciel. Les yeux levés, je regardais le miracle de ces deux créatures qui exhibaient sans pudeur leur retour à la vie ». Ce n’est pas une union tendre. C’est presque un combat, un affrontement, en tout cas plein de passion et de force.

On en a la démonstration lors du mariage de Devoir et Elliania. La présence des deux dragons bénit le couple royal. Ce n’est pas la seule chose qu’elle apporte car tous les gens présents ont le droit à un spectacle magnifique et inattendu qui marque leur vie. En effet, les dragons « s’élevèrent ensemble, masse scintillante, noire et bleue, en une ascension brusque, presque verticale, puis Glasfeu plongea et s’empara de la femelle ; ils s’accouplèrent avec avidité et impudeur ». Les dragons semblent donc se moquer de qui les regarde. Ils se savent au-dessus, ils savent que les esprits des humains peuvent être influencés. Les conséquences à Castelcerf sont claires : « elle fit courir dans la foule une onde du sentiment et du désir amoureux qui marqua pour beaucoup cette soirée de festivité du souvenir d’une longue et mémorable nuit ». Autrement dit, la passion des dragons s’est transmise aux hommes et aux femmes.


A première vue, on pourrait donc croire que Glasfeu et Tintaglia sont faits l’un pour l’autre, d’autant plus qu’à ce stade du récit, ils sont les deux derniers dragons encore en état.


Toutefois, dans les Cités des Anciens, on aperçoit les premières lézardes. On se rend compte que Tintaglia n’est pas si attachée que ça à Glasfeu. Elle le trouve trop différent, trop arrogant, trop protecteur de ces anciens souvenirs de dragon.

Malgré tout, elle reconnait sa valeur (« il y avait bien des aspect de son compagnon qu’elle n’aimait pas, mais c’était indubitablement un seigneur des airs »). Tintaglia voit bien que Glasfeu est un dragon majestueux et puissant, un dragon comme il n’y en a plus. Surtout, Glasfeu est hors du temps. Sa mémoire contient des choses que Tintaglia convoite, mais, malheureusement, « à la grande frustration de Tintaglia, le dragon noir parlait rarement de ce temps ».

Tintaglia ne peut pas être guidée par ses états d’âme : elle a un but à atteindre, elle qui veut que les dragons règnent à nouveau sur terre, dans le ciel et les mers. Elle garde donc Glasfeu comme compagnon, faute de mieux. Comme elle est convaincue qu’ils « étaient les deux seuls vrais dragons qui existaient dans le monde », alors c’est avec Glasfeu qu’elle « devait s’accoupler, même s’il ne lui convenait pas ».


Pourtant, à Kelsingra, les dragons autrefois impotents et incapables ont grandi, appris à chasser et à voler. Tintaglia n’a pas conscience de ce changement. Il faudra qu’elle frôle la mort pour s’en rendre compte. Piégée par des humains, elle tente de se diriger comme elle peut vers Kelsingra. En chemin, elle tombe sur Kalo, un dragon, qui ne cache pas ses intentions : « si tu anges, tu survivras peut-être ; si tu survis, je trouverai peut-être une femelle digne de ma taille ».

Ayant survécu, Tintaglia cherche la vengeance et s’en va détruire Chalcède. Elle est accompagnée par bon nombre de dragons, dont Kalo et Glasfeu qui sont en compétition pour conquérir Tintaglia. Tout le monde a conscience de la rivalité qui anime les deux dragons ; Reyn remarque que « le mâle noir et Kalo se battaient sans cesse pour occuper un point derrière Tintaglia ».

L’affrontement est épique et violent. Kalo l’emporte. Selon Tatou, « Glasfeu a dû se déclarer vaincu ».


Mais, même battu, Glasfeu invoque les anciennes coutumes. Il rappelle que Tintaglia porte ses enfants et que c’est à lui de la mener jusqu’à l’endroit convenu : « je suis le père de cette première génération ; ce qui est à moi me revient. Je voyage avec elle jusqu’aux plages de nidification pour surveiller le creusement des nids et tenir les Autres à distance ». Ce sera la dernière fois qu’on verra Glasfeu avant son retour épique à Clerres… où il arrivera seul. 

dimanche 30 juin 2024

Mercor, la fureur de vivre

Les dragons sont de retour. Ceux qui sont destinés à dominer les autres créatures animales, humains compris, sont de retour. En tout cas, ils semblent l’être puisque, dans les Cités des Anciens, les dragons ne sont que des animaux faibles et dépendants. Ils ne volent pas, ils ne chassent pas, ils sont juste là à attendre qu’on leur apporte de quoi se nourrir. Ils sont un coût, un fardeau pour la communauté dont les Marchants veulent se débarrasser. Certains des dragons ne se rebellent pas contre leur triste sort et l’acceptent ; d’autres rêvent d’autre chose, c’est le cas de Mercor. Il rêve de Kelsingra, la cité mythique des Anciens.


Mercor détonne parmi les dragons présents au début des Cités des Anciens. Il semble prendre le temps d’observer le monde qui l’entoure, d’analyser la situation des dragons et les motivations des humains. Dans la petite communauté des dragons, il n’est pas en apparence un leader ou un dragon cherchant à dicter ses volontés. Au contraire, Mercor « parlait rarement et ne s’imposait jamais ; une terrible tristesse paraissait lui ôter tout courage et toute ambition. Quand il prenait la parole, les autres s’interrompaient dans leurs activités pour l’écouter malgré eux ». On pourrait presque croire que Mercor a honte de ce qu’il est : si il est triste, c’est parce qu’il sent au fond de lui qu’il n’est pas un véritable dragon.

Avec le temps, Mercor s’affirme. Il prend de plus en plus souvent la parole et se moque de ses compagnons qui se vantent d’être des chasseurs, des créatures féroces. Or, aucun d’entre eux n’est Tintaglia. Ils ne sont que des animaux faibles soumis au bon vouloir des hommes. C’est ce qu’il rappelle à Kalo : « tu ne manges donc pas ce qu’ils te donnent ? Tu ne restes donc pas là où ils nous ont cloitrés ? ». Mercor est réaliste : il sait que lui et les autres n’ont pas encore recouvré leur destinée de dragon et qu’ils ont besoin des hommes, que ce soit pour survivre ou partir ailleurs. Il le dit clairement  : « nous sommes des dragons, faits pour sillonner librement la terre et le ciel ; sans un corps en bonne santé et des ailes utilisables, nous ne pouvons pas chasser (…) il faut que les humains chassent pour nous et aident ceux d’entre nous qui sont affaiblis physiquement ou mentalement ».

Mercor n’est pas seulement déterminé. Partir, quitter cette terre où il est condamné à être une larve est une nécessité. Il veut au moins tenter sa chance, ne dépendre de personne. Il est prêt à tout risquer, même sa vie (« j’aimerais mieux mourir libre que comme un boeuf à l’abattoir (…) si je dois mourir, que ce soit en dragon et non en ces créatures lamentables que nous sommes aujourd’hui »).


Dès lors, il n’y a pour lui qu’une possibilité. Il le hurle d’ailleurs : « Kelsingra, je ne t’oublie pas ! Aucun de nous ne t’oublie, pas même ceux qui ne veulent pas se souvenir ! ». Il faut préciser que les dragons ont des souvenirs qui dépassent normalement leur propre personne mais qui concernent toutes leurs espèces. Or ces dragons-là ont émergé faibles et privés d’une bonne partie de leurs souvenirs. Pour beaucoup d’entre eux, Kelsingra n’évoque rien.

Pour autant, Mercor a bien conscience que les dragons ne pourront pas atteindre Kelsingra seuls. Ils ont besoin d’aide. Il parie alors sur l’avidité des humains en leur faisant miroiter des richesses. Il fait clairement preuve de malice quand on lit que « il n’avait jamais rien affirmé devant un humain, mais s’arrangeait pour que les dragons évoquassent les merveilles de Kelsingra quand les hommes se trouvaient près d’eux ». Cela fonctionne puisque des adolescents, des rebuts leur sont attribués comme gardiens. Ils devront prendre soin des dragons le temps du périple. Une vivenef et un équipage les accompagnent également.


La transformation de Mercor devient alors complète. Du dragon qui ne faisait pas de vagues, il est devenu celui qui mène les autres vers leurs réels identités et statuts. Il est celui qui les guide, pas uniquement de façon métaphorique, mais aussi concrètement : « il se tourna et se dirigea vers les hauts-fonds du fleuve. Pendant un moment, les autres le regardèrent sans réagir, puis, brusquement certains lui emboitèrent le pas » et « nous devons remonter le fleuve ensemble pour retrouver Kelsingra : pour devenir des dragons chemin faisant ».


Et sa stratégie fonctionne. Livrés presque à eux-mêmes, accompagnés par des gardiens qui doivent eux aussi se forger une identité, les dragons trouvent en eux des ressources et des attitudes insoupçonnées. Sintara tue sa première bête : « ce n’était pas la viande, excellente au demeurant, qui avait éveillé cette envie chez elle, mais la lutte avec sa proie et surtout le triomphe d’avoir porté le coup de grâce (…) Elle voulait recommencer tout de suite ». Grâce à Mercor, Sintara ressent enfin un peu de ce qui fait d’un dragon un dragon.

mardi 11 juin 2024

La relation entre Sédric et Carson

On peut retenir de Sédric sa trahison envers Alise, son amie d’enfance : il s’est joué d’elle et a permis à l’infâme Hest de tromper sa femme. On peut aussi retenir son attitude avec les dragons, lui qui les a longtemps vus comme des créatures ridicules et a même voulu commercer leurs organes et leur sang. On peut être plus positif et observer la façon dont il s’est racheté, en partie, vis-à-vis d’Alise en tenant tête à un Hest débarquant à Kelsingra. Mais, ce qui définit le mieux Sédric est sa relation avec Carson ; elle illustre la façon dont il change et comment il finit par accepter ce qu’il est.


Quand Carson est introduit dans le récit, c’est de façon assez négative en apparence. C’est Leftrin qui présente son vieil ami à Alise. Même si ses mots peuvent paraître dépréciateurs, on sent derrière l’affection qu’il a pour un de ses plus vieux compagnons. Il dit Carson Lupskip qu’il est un « chasseur, fanfaron et ivrogne, pas nécessairement dans cet ordre ». D’ailleurs, on sent que Leftrin ou Carson sont des hommes bourrus, ce qui n’est pas nécessairement négatif. Ce sont des hommes qui ont passé leur vie à naviguer sur des eaux, notamment l’hostile fleuve du désert des Pluies. Ils n’ont pas pu acquérir la subtilité, les manières d’un Marchand. Sans doute ne le désirent-ils même pas.

Cet aspect direct se remarque quand Carson aperçoit Sédric pour la première fois. Là encore, on peut penser qu’il manque de finesse : « qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Carson à mi-voix, un sourire s’élargissant lentement sur ses lèvres ». Ce sourire peut être considéré comme moqueur puisque Sédric s’intègre très mal dans ce nouvel environnement. On peut aussi penser, avec le recul de la lecture, que c’est le premier signe que Sédric plait à Carson.

Sédric perçoit également un aspect ambivalent chez Carson, il ne sait pas comment le juger. Ce n’est pas que Carson le met mal à l’aise, c’est plus qu’il éveille en lui des choses inattendues (« le chasseur lui avait fait traverser le pont et l’avait assis à la table de la coquerie (…) il avait une voie basse et grondante, presque apaisante si on ne tenait pas compte de sa façon grossière de s’exprimer »). Visiblement, Sédric ne s’attendait pas à trouver ce genre de personnes lors de son exil forcé.

Sédric est d’autant plus désarçonné que Carson est franc avec lui et semble avoir très vite cerné son orientation sexuelle, le fait qu’il aime des hommes. Bien entendu, Carson ne le hurle pas, il ne le dit pas devant tout le monde. Il fait preuve d’une certaine discrétion car il a compris qu’il ne faut pas affoler Sédric (« il faudra qu’on discute un jour, murmura-t-il. Je crois que nous avons plus de points communs que vous ne l’imaginez ; nous devrions peut-être nous faire confiance »).

En attendant que Sédric fasse un geste, Carson décide d’occuper le terrain : il fait en sorte que Sédric le voit tous les jours. Cela laisse Sédric assez perplexe qui en vient à penser que Carson ne « pouvait pas le laisser tranquille ». Il a très bien compris la stratégie de Carson qui consiste à tout faire pour le croiser : « les chasseurs s’en allaient pendant la journée gagner leur salaire, mais si Sédric avait le malheur de se lever tôt ou de se risquer le soir dans la coquerie, l’homme apparaissait toujours sur son chemin ». 


Le manège, la tentative de séduction n’échappe pas à Leftrin. Si Alise est aveugle à ce qui se passe, si Sédric refuse pour le moment de se lancer, Leftrin a bien conscience que les deux sont attirés l’un par l’autre. Il a remarqué qu’ils avaient un point commun : leur attirance pour les hommes. Il remarque qu’ « ils sont du même genre tous les deux (…) ils se ressemblent assez dans les domaines qui les intéressent ». Quand il dit ça, le contexte est important : Sédric a été emporté par le fleuve et beaucoup le croient mort, sauf Carson. L’homme est prêt à tout pour retrouver celui qui lui plait.

Evidemment, Carson finit par retrouver Sédric. Cela est un moment propice à la confession, à la proclamation d’une vérité. Carson prend son courage à deux mains et admet, publiquement, ses sentiments : « je vous aime bien, Sédric, je vous aime beaucoup. Vous ne l’aviez pas encore compris ? (…) Je sais que vous avez quelqu’un qui vous attend à votre retour ; à mon avis, c’est un imbécile de vous avoir laissé partir ». Cette dernière remarque n’est pas anodine car, à ce stade du récit, Sédric n’a toujours pas réussi à se débarrasser de l’emprise de Hest. Même si ils sont séparés par une longue distance, Sédric ressent toujours une obligation de fidélité envers un homme qui le maltraitait.


Cette confession offre une nouvelle dynamique à leur relation. Avoir osé exprimer ses sentiments semble avoir libéré Carson. Il est plus tactile et Sédric est plus réceptif à ses avances. L’audace de Carson ne rebute pas Sédric : « il se rappela soudain la main de Carson effleurant son visage meurtri. Curieux comme la main calleuse du chasseur lui avait paru plus douce qu’aucune caresse du distingué Hest ». Pour la première fois de sa vie, Sédric trouve quelque chose dans laquelle Hest n’est pas la référence. Les vannes sont ouvertes et les deux partagent une nuit ensemble (« si tu as changé d’avis et que tu n’as plus envie de mourir, j’ai pensé à une autre activité pour ce soir »). Cela offre donc un nouveau souffle à Sédric, lui qui envisageait d’en finir avec la vie.


Mais, même si il aime ce qu’il fait avec Carson, sédric ne peut s’empêcher de le comparer avec Hest. 

Carson est bien différent : au lit, il n’est plus cet homme grossier et certain de lui. Il n’est pas celui qui cherche à prendre absolument les choses en main. Sédric est presque étonné de le voir si tendre, parfois en attente : « il avait imaginé ces mains vigoureuses sur son propre corps (…) pourtant, Carson se montrait tendre , voire hésitant ». Pour Sédric, c’est une révolution. Hest le dominait et savait mieux que lui ce qui était bon pour lui-même. Il le disait même avec un certain dédain, cette arrogance qui caractérisait si bien Hest (« inutile de me dire ce que tu veux, lui avait dit un jour son amant d’un ton méprisant, c’est moi qui décide ce que tu auras »).

Carson ne serait pas un si bon chasseur si il n’avait pas développé un instinct, la capacité à percevoir certaines choses. Il sent que quelque chose freine Sédric, l’empêche de se plonger véritablement dans leur couple. D’un ton conciliant, il dit qu’ « on ne peut rien commencer de nouveau tant qu’on n’a pas achevé l’ancien, Sédric ». Sédric est totalement perdu ; il ne sait pas qui il est ou qui il était. Il n’a pas réussi à dépasser la personne qu’il était avant. Sa relation avec Hest a grandement façonné ce qu’il est et il est compliqué pour lui de passer outre. D’une certaine façon, il est presque dans une situation de déni ou de louvoiement. Il refuse d’admettre qu’il est toujours influencé par Hest (« ce n’est pas vraiment à Hest que je pense, mais à ma vie à Terrilville, au personnage qu’il avait fait de moi… ou plutôt au personnage que j’ai accepté de devenir »). Il est intéressant de noter que Sédric semble finir par admettre qu’il est responsable de ses erreurs ; ce n’est pas parce que Hest a joué avec lui qu’il est exempt de toutes les fautes commises.


Il semble clair que Sédric ne pourra pas passer pour de bon à autre chose tant qu’il n’aura pas défié Hest. Pourtant, la chose semble compliquée tant la distance les sépare. 

Et, au-delà, la principale victime de Hest, Alise, n’a pas envie de brusquer Sédric. En effet, pour épouser Leftrin, Alise aurait besoin que Sédric témoigne des infidélités de Hest. Elle ne peut se résoudre à ça : « il est en train de se construire une nouvelle vie ici, et je ne veux pas l’arracher à Carson pour le ramener à Terrilville et faire de lui un objet de scandale et de plaisanteries cruelles ».

C’est donc un moment charnière qui s’annonce pour Sédric. Pour ne rien arranger, Carson doute. Carson doute de pouvoir offrir ce qu’il estime nécessaire à Sédric et il doute aussi que Sédric s’habitue à cette vie fruste, dure. Son ton, ses paroles transpirent toute son hésitation, toute sa peur car on lit que « tu as l’habitude de mieux, Sédric ; tu mérites mieux, mais je ne vois pas ce que je peux y faire ». Autrement dit, Carson ne voit pas de solution : il fait ce qu’il peut avec ce qu’il a. Sédric, lui, prend mal ce genre de remarque. Il se dit que Carson le voit comme un enfant qui a besoin de protection, qu’il est faible. Quand Carson sous-entend que la vie le long du désert et du fleuve des Pluies n’est pas faite pour lui, Sédric est vexé (« il s’en voulait de réagir si mal aux paroles de Carson, et encore plus de sentir ses yeux le piquer. Non, pas question de pleurer ; cela ne ferait que confirmer que son compagnon avait raison »). 

Mais, Sédric aurait-il pu survivre dans cette partie du monde en étant faible ? 


Carson et Sédric traversent donc une période compliquée en tant que couple. Ils apprennent à se connaître, à trouver la façon d’être l’un avec l’autre, d’accorder à l’autre son espace. D’un point de vue extérieure, leur couple est acceptée ; le fait qu’ils soient deux hommes ne dérange pas les autres. Quand il cherche des conseils sur la façon de conquérir le coeur de Thymara, c’est eux que Tatou vient voir (« vous, vous avez l’air heureux, comme si vous étiez partis du bon pied et j’avais l’impression que, de tout le camp, c’était à vous que j’avais intérêt à m’adresser »).


Toutefois, le pire est à venir : Hest arrive. Le manipulateur fait tout pour briser ceux qui ont réussi à défaire son étau. Hest est consterné de voir que Sédric et alise ont réussi à se construire une vie loin de lui. Il le prend mal et tente de leur faire du mal.

En ce qui concerne le couple Sédric/Carson, il tente de séduire le protégé de Carson, Davvie (« quelle meilleure manière de se venger de Sédric et de son fichu Carson qu’en séduisant ce garçon »). Pour Hest, c’est une entreprise aisée tant Davvie ne peut résister à son charme et à sa manière d’être.

En ce qui concerne Alise, Hest tente de la briser. Il ne peut admettre qu’elle soit heureuse avec un autre homme. Il lui rappelle qu’ils sont toujours mariés, il parle presque d’elle comme si elle était sa chose, sa propriété. Si Hest est aussi confiant, c’est parce qu’il est convaincu que personne ne se dressera face à lui, surtout pas Sédric. Il se trompe. Sédric ose répondre à Hest ; il lui rappelle que les deux ont été complices des saletés faites à Alise. Pour Sédric, c’est une libération alors que pour Carson, c’est la confirmation que Sédric est un être à part (« je suis fier de toi, petit Terrilvillen »). Pour Alise, c’est à la fois la fierté de voir Sédric enfin se débarrasser de l’emprise de Hest et la beauté de leur couple (« Alise se prit à sourire, autant de bonheur pour les deux hommes qu’à cause de l’expression abasourdie de Hest »).


dimanche 12 mai 2024

Les dragons ne sont pas là pour rigoler

Les différents livres de la saga du Royaume des Anciens sont remplis de sang, de morts et de violence. Fitz est un assassin, Kennit un pirate, il est normal qu’il y ait des victimes. Des esclaves meurent dans des cales de bateaux, des soldats sont tués à la guerre. Les pays se disputent : Chalcède attaque tout ce qui est à sa portée, les Pirates Rouges menacent les côtes des Six-Duchés. 

Et puis tout change dans le tome la Reine Solitaire. Vérité construit son dragon d’Art et de pierre, et même si ce n’est pas un véritable dragon, on a un aperçu de ce qu’ils peuvent faire. Le dragon de Vérité est particulier, il est rempli des souvenirs de Vérité, il a ses motivations. Contrairement aux réels dragons, Vérité a conscience des frontières humaines. Il ne considère pas toutes les terres et toutes les mers comme son territoire légitime. C’est pour ça qu’il ne sème pas la désolation dans les Six-Duchés. Il se réserve pour l’île d’où viennent les Pirates Rouges : « il devait s’agir des îles d’outre-Mer. Vérité avait toujours rêvé de porter la guerre là-bas, et il s’y employa furieusement ». Des années plus tard, la narcheska Elliania sera courtisée par Devoir ; nul doute que son ressentiment vient en partie des dégâts commis par Vérité et ses dragons. Lors de leur quête de Glasfeu, Fitz et son groupe doivent se rendre à Aslevjal : ils font escale à Zylig et trouvent une ville encore marquée (« je me rappelai avoir entendu raconter que les dragons des Six-Duchés avaient poussé jusqu’à cette grosse bourgade pour apporter la mort et la destruction »). Une de ces armes de ces dragons est leur capacité à troubler les esprits. On peut ainsi lire que « les dragons les ont survolés et ont jeté les hommes dans une hébétude complète avant de détruire le vaisseau à l’aide de bourrasques et de vagues violentes que leurs ailes pouvaient susciter ». Les dragons ont donc semé la désolation et la mort, ils ont permis aux gens des Duchés d’envoyer un signal fort aux outriliens. Ces derniers ont vu leurs terres et leurs maisons déjà horriblement éprouvées par le temps être ravagées. Il y a un autre aspect important à prendre en compte : leur société valorise les femmes fortes. Les outriliens manifestent un grand respect pour Kettricken, cette femme qui est parvenue à envoyer des dragons pour sauver son peuple (« elle leur inspire une révérence sans bornes d’avoir su non seulement préserver un royaume mais encore porter le fer chez eux sous la forme de dragons »).

Pendant un moment, la seule véritable dragonne fut Tintaglia. Libérée grâce aux efforts de Malta, Selden et Reyn, elle découvre un monde qui a changé. Il n’y a plus de dragons et les humains n’obéissent plus à ses désirs. Voulant faire revenir les dragons, et cela nécessite la protection des serpents, elle décide de négocier un accord avec les gens de Terrilville. Pour cela, elle doit nettoyer le port de la ville des navires de Chalcède. Elle s’y emploie vaillamment : « à son second passage, elle choisit comme proie un deux-mâts. Les hommes à bord, en la voyant fondre sur eux, remplirent l’air de leurs flèches qui rebondirent sur elle pour retomber sur le navire ». Tintaglia est impitoyable. Elle parle aux gens d’un ton hautain, elle méprise leurs intentions, elle les considère à son service. Ce n’est pas tout. Elle est une créature puissante, certaine de sa force. Quand elle combat, elle ne se retient pas. Ceux qui sont témoins sont choqués par ce qu’ils voient. Reyn nous fournit un bon aperçu. La guerre est quelque chose de sale, la mort n’a rien de noble et elle l’est encore moins quand il existe un fort écart entre les belligérants. Il est donc écrit que « Reyn se sentit pris de nausée. Les Chalcédiens étaient des ennemis, plus vils que des chiens et ils ne méritaient aucune pitié. Mais le spectacle de cette mort soulevait le cœur. Les corps continuaient à se désagréger, perdant toute forme humaine. Une tête roulait détachée du tronc, et s’immobilisa sur le côté tandis que la chair liquéfiée coulait du crâne ».

Les prouesses de Tintaglia entrent dans la légende et deviennent presque un mythe. Ceux qui ont vécu la bataille en parlent encore des années après. Ils s’attendent à ce que tout le monde soit au courant de ce qui s’est passé, comme le souligne le Marchand Jorban à Castelcerf (« N’avez-vous pas eu vent de la bataille de la baie des Marchands, où un dragon de Terrilville, bleu et argent, à chassé les Chalcédiens de notre côte ? ») 

Les Marchands parlent de Tintaglia avec fierté, elle a détruit la flotte qui menaçait leur ville et leurs possessions. Ils se l’approprient et ils sont presque enclins à faire circuler la rumeur que la dragonne est à eux. Est-ce en réponse aux dragons des Six-Duchés ? Est-ce pour impressionner leurs ennemis ? Difficile de savoir. En tout cas, un rapport de Vinfodra contribue au mythe : « Cette créature, baptisée Tinnitgliat par ses auteurs, s’éleva des ruines fumantes auxquelles les Chalcédiens avaient réduit le quartier des entrepôts et chassa les navires ennemis des eaux de Terrilville ».

Dans les Cités des Anciens, les dragons sont présents en masse. On les suit jusqu’à Kelsingra, on les voit grandir et s’affirmer, devenir indépendants et capables de se débrouiller seuls. C’est aussi dans ces romans que les nouveaux dragons font la connaissance de Glasfeu, un mythe parmi ces créatures exceptionnelles. Glasfeu est en colère, il cherche la vengeance depuis que des gens de Chalcède ont voulu l’empoisonner. Il propose donc aux dragons de détruire la capitale et le château du duc de Chalcède.

Selden est captif du duc. L’homme suce le sang de l’Ancien, il veut prolonger sa vie. Il fait ça en attendant de capturer un dragon, leur sang aurait des propriétés magiques. De sa tour il a une bonne vue sur ce qui se passe : « un sillage de destruction était à présent visible tout autour de la forteresse du duc, il s’élargissait vers le centre, les bâtiments effondrés et les corps, rongés par l’acide se rapprochaient de la tour où logeaient les deux prisonniers. Le plan des dragons était évident : tout ce qui se situait dans le cercle serait noyé dans le venin ». Les dragons ne crachent pas de feu, ils produisent du venin, une substance mortelle.  La ville est ravagée, le duc meurt. Un compte-rendu succinct fait à Umbre résume bien ce qui s’est déroulé (« le duc de Chalcède n’est plus ; une horde de dragons montés par des hommes en armure a surgi des étendues sauvages et attaqué la cité de Chalcède »).

Les dragons ne pardonnent pas, n’oublient pas et se vengent. Clerres l’apprend à ses dépends. La cité avait presque réussi à détruire les dragons des décennies auparavant. Les Quatre ont tout fait pour que les dragons ne réapparaissent pas. Malheureusement pour eux, Tintaglia, Glasfeu, Gringalette et les autres sont de retour. Et quand Fitz vient demander de l’aide, ils se rappellent qu’ils doivent réparer des méfaits du passé. L’heure est à la vengeance, elle est impitoyable et touche tout le monde. Le fou le dit à sa façon, il n’y a pas d’innocents. Et même si il y en avait, que pourraient-ils faire ? Même les alliés des dragons risquent leurs vies, certains meurent d’ailleurs comme Parangon Akennit. A la part de destruction apportée par Fitz et Abeille, les dragons en font de même. Le malheureux Prilkop voudrait une trêve, une port de sortie pour quelques uns. Il se rend compte que les dragons « détruisent tout (…) ce qu’Abeille a commencé avec l’incendie, ils l’achèvent avec de l’acide et à grands coups d’ailes et de queue ».

Les dragons vont et viennent, ne prêtent pas attention aux frontières. Quand ils ont faim, ils chassent et se moquent de savoir si le bétail appartient à quelqu’un. Tintaglia, la dragonne la plus connue, montre son entêtement et son indépendance, elle n’obéit à personne et se moque des querelles des humains. Elle intervient seulement quand cela sert son intérêt. Ou quand il s’agit de vengeance. Réparer une offense semble être une des activités préférées des dragons et ils ne font pas les choses à moitié. Quand ils l’exercent, c’est totalement et de façon radicale. Et le monde s’en trouve changé. 

jeudi 7 septembre 2023

La relation entre Thymara et Tatou

Pendant longtemps, Terrilville et les autres villes de la région des Pluies répondaient à une certaine organisation sociale avec les Marchands tout en haut. Le commerce de biens et de services, l’exploitation des trésors ensevelis du désert des Pluies ou du fleuve des Pluies leur permettent de prospérer. Mais, un retournement de position du Gouverneur et les velléités de Chalcède ont tout bas culé et apporté la guerre. Pour ne rien arranger, les dragons ont fait leur retour. Les esclaves ont gagné en indépendance. Bref, la hiérarchie sociale a été bousculée et les villes et leurs habitants doivent s’adapter, tout en luttant avec des traditions et des coutumes bien ancrées.


Le changement ne se fait pas naturellement. Il est donc imposé par les événements. La société n’a pas le choix d’intégrer les anciens esclaves si elle veut se maintenir. Il n’y aurait pas assez de ressources ou de main d’oeuvre autrement ; ce ne sont pas que les villes du désert des Pluies qui sont touchées. Le changement est global et touche même Terrilville : « les Tatoués, esclaves affranchis, avaient commencé à se mélanger aux gens des Trois-Navires et aux Marchands, unis pour reconstruire l’économie et les bâtiments de la ville ». Bien entendu, ce n’est pas une opération nécessairement altruiste, il ne s’agit pas forcément de permettre aux esclaves d’échapper à leur triste sort pour des questions morales. Il s’agit plus de répondre à des buts précis : rénover une ville ou permettre aux serpents de se transformer en dragon. On avait besoin des bras des esclaves pour aménager les terres et les eaux pour les dragons ; ainsi, « six ans plus tôt, au retour des serpents, le désert des Pluies avait invité les Tatoués de Terrilville à immigrer sur son territoire (…) les Tatoués fournissaient leurs bras pour curer les hauts-fonds du fleuve ». Mais, cela se heurte à des résistances et aux préjugés. Voir des anciens esclaves, des gens marqués par des tatouages errer librement dans les rues peut déranger. Cela va contre les habitudes : dans une lettre, un Marchand récalcitrant dit que « le Conseil a préféré embaucher deux Tatoués. Le désert des Pluies n’est plus ce qu’il était ».


Tatou est un jeune homme, proche de Thymara, une habitante du désert des Pluies marquée par la malédiction (elle a des malformations physiques). Le cas Thymara est intéressant car, à cause de sa difformité, elle n’a pas le droit de se marier ou d’avoir des enfants.

Or, Tatou s’attache à elle et lui pose des questions qui sont normalement taboues. Pour Thymara, c’est la preuve que Tatou ne fait pas encore partie de la communauté, qu’il n’a pas encore intégré les codes qui la régissent. Sa pensée est claire : « Tatou était un immigré, et, dans le désert des Pluies, on ne discutait pas volontiers des créatures comme elle avec les étrangers (…) si Tatou n’en avait jamais entendu parler, c’était que la plupart des gens le regardaient encore comme extérieur à la communauté ». Ce point de vue est partagé par la mère de Thymara. Elle semble résumer ce qui se dit. Les mots sont durs, presque à la limite de l’insulte. Ils sont cinglants quand elle compara Tatou à un délinquant sans aucun avenir (« tatoué sur la figure comme un criminel, et chacun sait que sa mère était une voleuse et une homicide. Non seulement tu acceptes la visite d’un homme, mais il faut que tu choisisses au plus bas de l’échelle pour folâtrer ! »).


La relation entre Tatou et Thymara occupe une part importante de l’intrigue. Ou plutôt le choix que fera Thymara. Car, Tatou, Thymara et d’autres sont choisis pour devenir des gardiens, des gens qui vont s’occuper d’un dragon et les mener à Kelsingra. Pour ceux choisis, c’est une aventure palpitante mais aussi de nouvelles opportunités qui se dessinent. Ils ont l’occasion de redéfinir les règles, de créer de nouveaux liens.

Thymara est innocente, elle ne se rend pas compte que Tatou est attiré par elle, qu’il cherche à la séduire. Elle est convaincue que Tatou, ce jeune homme venu d’ailleurs, va respecter les traditions d’un pays qui l’a longtemps rejeté. C’est ce qu’elle dit à Graffe : « il connait la loi : les filles comme moi n’ont pas le droit d’être courtisés ni de se marier. Nous n’avons pas le droit d’avoir des enfants, donc ça ne sert à rien d’avoir des galants ». Thymara n’a pas encore compris que le voyage vers Kelsingra allait lui ouvrir de nouveaux horizons. L’éducation de ses parents, le poids social l’empêchent de réfléchir ; quelqu’un comme Tatou n’a rien à perdre. Mais, Thymara refuse de s’intéresser à Tatou et refuse de s’intéresser aux autres garçons du groupe. Cette décision soulève l’incompréhension. L’influent Graffe tente de la raisonner : il emploie des arguments qui visent à différencier Tatou des réels habitants du dsert des Pluies. Il avance que « tu as pour lui un sentiment de loyauté fondé sur un passé commun (…) c’est ton père qui avait choisi Tatou, Thymara ; c’est sûrement un très gentil garçon à sa façon, mais il n’est pas comme nous ».

Graffe a clairement une piètre opinion de Tatou. Selon Graffe, Tatou trotte comme un petit chiot aux pieds de Thymara. Graffe précise que « Tatou est peut-être le meilleur parti pour toi ; tu peux sans doute le faire mariner et le mener par le bout du nez ».


En réalité, Tatou goûte à sa liberté. Il a une attirance pour Thymara mais il est refroidi par son attitude. Thymara est prisonnière de son éducation et refuse toute avance. Pour Tatou, c’est difficile à supporter, d’autant plus que d’autres femmes ne sont pas insensibles à sa présence (« Tatou avait déroulé son lit à côté de Jerde sans même dire bonne nuit à Thymara. Et elle qui croyait qu’ils étaient amis, et bons amis »). Cela confirme également que Thymara a mal jugé Tatou. Il ne s’est pas forcément rapproché de Thymara pour coucher avc elle, leur amitié est réelle et solide ; toutefois, il a envie que leur route prenne une autre direction.


Sans aller à se mettre en couple avec Thymara, Tatou a peut-être simplement envie d’avoir sa première expérience sexuelle, d’autant plus que bon nombre de ses compagnons en ont. Lui a jeté son dévolu sur Thymara mais elle le garde à distance. La conséquence est qu’il s’éloigne d’elle et se rapproche de Jerde. Thymara est d’abord jalouse puis voit cela comme une blague. C’est presque comme si elle considérait que Tatou n’était qu’à elle, que si elle ne voulait pas de lui alors personne ne voudrait de lui. Sa tentative d’humour blesse Tatou : « Jared est prête à coucher avec n’importe qui ! Même avec toi ? (…) Elle se mit à rire de sa taquinerie, mais son rire s’éteignit quand elle vit Tatou voûter les épaules et de détourner légèrement ».

Thymara a alors une révélation : le monde ne s’arrête pas d’avancer parce qu’elle a décidé de rester vautrée dans le passé (« elle se savait condamnée par sa nature à mener une vie exempte de passion humaine ; croyait-elle qu’il se refuserait tout plaisir parce qu’il ne pouvait pas l’avoir, elle ? »). Cet extrait en dit plus sur Thymara que sur Tatou. Il illustre bien le fait que Thymara n’a pas saisi que l’expédition doit permettre à ses participants d’échapper à leur destin : Alise veut fuir un mariage qui l’étouffe et la brime, les gardiens ne veulent plus d’une vie en bas de l’échelle sociale alors que les dragons espèrent devenir des créatures majestueuses, et non les êtres pathétiques qu’ils sont. Tous veulent évoluer, passer à autre chose, sauf Thymara.


Enfin, il faut préciser que le comportement de Thymara n’est pas entièrement de sa faute. Comment aurait-elle pu être différente alors qu’elle a eu une mère toxique ? Sa mère passait son temps à la rabaisser, à critiquer négativement ses actes. Quand elle a vu que Thymara passait du temps avec Tatou, elle l’a insultée : « Dévergondée ! Je t’ai vue, Thymara ! Tout le monde t’a vue, assise-là haut, à faire ta chatte avec cet homme ! »

dimanche 9 juillet 2023

Tremblements de terre, Anciens et dragons

Qu’est-il arrivé aux dragons ? Où sont passés les Anciens ?  C’est la question que l’on peut se poser en arrivant à la fin de la Reine solitaire. En effet, Fitz découvre des statues d’immenses dragons de pierre, il met les pieds grâce à l’Art dans une ancienne cité des Anciens (Kelsingra). Tout cela laisse à croire qu’il y a eu, à une époque, une puissante civilisation maintenant disparue. Le retour de Tintaglia dans les Aventuriers de la Mer conforte cette idée. Tintaglia a des souvenirs incomplets, elle ne parvient pas à se rappeler ce qui a pu causer la fin des dragons ; c’est étonnant car les dragons conservent les souvenirs de leurs ancêtres.

Il faudra attendre les Cités des Anciens pour avoir des premières réponses.


L’aventures des Cités des Anciens se passent le long des Rivages maudits et du fleuve des Pluies. C’est une zone périlleuse et dangereuse, où la nature est hostile. On comprend très vite que les gens qui y vivent se sont habitués aux éléments, ils savent qu’il faut prendre en compte le risque fréquent de tremblements de terre.

C’est Alise, une jeune femme venant d’une famille de Marchands et particulièrement intéressée par les dragons et l’histoire du territoire, qui apporte quelques éclaircissements. Elle relaie des hypothèses pouvant expliquer la disparition des dragons : « on suppose qu’il s’est produit un séisme puissant ou un désastre de même nature (…) quand la ville a été ensevelie, les dragons se sont retrouvés enterrés avec elle ». L’idée n’est pas farfelue puisque elle repose sur la réalité. En effet, il y a bon nombre d’endroits ensevelis qui, d’ailleurs, constituent la richesse des gens du Désert des Pluies. Ils creusent, fouillent pour ramener des choses des Anciens et les vendent ensuite. En arrivant à Kelsingra, Alise a la certitude qu’un puissant séisme a bien eu lieu et a eu des conséquences certaines (« Alise, au bord de cette profonde entaille bleue, avait contemplé l’abîme apparemment sans fond ; était-ce qui avait tué la cité, ou bien le séisme s’était-il produit bien plus tard ? »)


Dans la deuxième partie de la saga de l’assassin royal, on se rend compte que des rumeurs ont essaimé partout dans le monde et que les légendes ont voyagé. Les différents peuples ne sont peut-être pas au courant de la nature des Anciens et de leur disparition mais la question des tremblements de terre et de l’effondrement revient souvent. 

C’est par exemple la reine Kettricken qui évoque les Montagnes. Autrefois, il est clair que les Montagnes faisait partie du Royaume des Anciens. La route d’Art, les vestiges de pierre permettant de voyager en sont de bons indicateurs. Il n’est donc pas étonnant d’apprendre que le folklore montagnard contient des légendes sur ce thème : « nous avons de nombreuses histoires sur ce sujet dans mon royaume d’origine. La terre tremble, et l’un des mots de feu s’éveille et crache de la lave et des cendres, obscurant parfois le ciel et charge l’air de fumée suffocante ».

Si on prend comme référence les piliers d’Art, les terres des Anciens (et plus précisément) des dragons semblaient aussi comprendre les îles d’Outre-Mer. Lorsque Glasfeu s’est retrouvé le dernier dragon encore en vie, il n’est donc pas étonnant de voir qu’il s’est enfui (avec en plus la forte suggestion et la perversité des Serviteurs de Clerres) et a sombré lentement dans les glaces d’Aslevjal. Glasfeu est alors devenu un élément de coutume et de traditions de la région, et il semblerait que la présence du dragon ait donné lieu à des rumeurs fortement inspirées par les séismes. Ainsi, on peut lire que « les Outrîliens affirment que, quand des tremblements de terre ébranlent leur archipel, c’est à cause de Glasfeu qui se retourne et s’agite dans ses rêves hivernaux, au fond de sa tanière de glace ». La situation est presque ironique : les dragons ont disparu à cause, entre autres choses, des tremblements de terre et c’est Glasfeu qui causerait des tremblements de terre qui dérangeraient les humains.

Alors qu’il revient à la vie, Glasfeu produit une sorte de détonation dans l’Art et Fitz qui est proche de lui et sensible à sa magie peut partager certaines de ses pensées. Fitz comprend alors ce qui est arrivé aux dragons : « les dragons et la plupart de leurs serviteurs, les Anciens, avaient péri lorsque la terre avait tremblé, s’était fendu, et que les montagnes avaient vomi de la fumée, du feu et des vents empoisonnés ».


La saga du Fou et de l’assassin offre le point de vue de nouveaux personnages qui nous en apprennent beaucoup sur ce qui est arrivé aux Anciens.

En faisant un rêve, Abeille nous donne de premiers indices. C’est un rêve réaliste et étouffant qui a trop l’apparence de la réalité. Surtout, Abeille est un Blanc, possiblement à la fois un Prophète Blanc, un Catalyseur et le Destructeur. Ce dont elle rêve est donc important. Elle a le souvenir que « la terre tremblait, et sous une pluie noire torrentielle, des dragons s’étouffaient et tombaient du ciel, les ailes déchirées ». Les tremblements de terre ont donc fracturé la terre, changé le climat. Les dragons n’ont pas pu lutter contre leur puissance.

Kanaï, lui, est un nouvel Ancien, un adolescent désoeuvré qu’un dragon a choisi comme compagnon. Il confirme le rêve d’Abeille puisque le dragon Gringalette parvient à faire émerger les souvenirs enfouis en elle. Kanaï témoigne : « j’ai partagé les souvenirs de l’un sur le cataclysme inconnu qui a détruit la cité ; par ses yeux, j’ai vu la terre trembler et ses semblables s’enfuir - mais s’enfuir où ? »

Alors qu’elle est captive à Clerres, Abeille a la confirmation de ce qui s’est passé. Capra, une des Quatre, se vante de savoir ce qui s’est déroulé. Les Serviteurs, en compétition avec les dragons et les Anciens pour la domination du monde, savaient qu’un drame allait se produire et ont laissé faire, ont laissé les cités des Anciens être détruites. Capra raconte : « la montagne qui explose en gerbes de feu, les tremblements de terre qui ont dévoré les cités des Anciens et les vagues géantes qui ont mis fin à leur emprise sur le monde ».


Anciens et dragons n’ont donc pas été vaincus par des ennemis, c’est la nature qui s’est chargée d’eux.