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dimanche 25 janvier 2026

[Julie Victoria Jones] Melliandra, pas facile d'être une femme ?

Fille de Maybor, Melliandra est promise à un brillant avenir. Elle doit épouser le fils du roi et de la reine; L’union ravirait toutes les dames du royaume, ce n’est pas son cas. Instinctivement, quelque chose la dérange ; le prince lui fait une bien mauvaise impression (« on avait beau lui prêter des connaissances sans rapport avec son âge et une grande adresse à l’épée, il lui faisait peur et Melli se méfiait de son charme vénéneux »). Melliandra n’est qu’une gamine, personne ne lui demande son avis. Elle subit les décisions et actes des adultes. On en a un exemple marquant quand Baralis (l’ennemi de son père) la surprend à espionner, involontairement, une conversation. Baralis a alors une attitude détestable qui montre toute l’emprise qu’il a sur la fille. On peut lire que « sa main descendit plus bas, le long de sa jambe, sous son jupon ; ses doigts froids se posèrent sur sa cuisse. Melli était vaguement effrayée mais ne pouvait rien faire »). Melli subit là une des premières des agressions sexuelles : dès son plus jeune âge, pas encore pubère, elle est déjà malmenée. Mais, qu’attendre de Baralis, cet homme infâme qui a violé la reine ?


Le temps a passé et Melliandra a grandi. La jeune fille est devenue une femme. Son corps s’est développé et ses pensées se sont affirmées. Malgré le fait que le mariage avec le prince soit maintenu, elle veut quand même prendre en main son destin. Elle ne se voit pas comme toutes les autres femmes de son entourage (« ses amis adoraient peut-être s’habiller et badiner, mais elle trouvait ce rôle de femelle stupide et indigne d’elle ; et elle ne donnerait jamais raison à un homme s’il avait tort »). Les intentions sont louables, elles s’heurtent vite à la réalité. On ne cesse de la renvoyer à son statut de femme et elle ne peut même pas décider qui elle peut aimer ou non. Ainsi, Melliandra semble un peu résignée. Elle a vite compris qu’ « une demoiselle de son rang se voyait soumise à d’innombrables restrictions ». L’idée de pouvoir faire ce qu’elle veut lui est impossible : « elle ne jouissait plus de la moindre liberté ; elle aurait tout aussi bien pu se cloîtrer dans sa chambre ». Son père a beau être riche et influent, elle n’a pas son mot à dire sur sa propre vie.


Pour tenter de reprendre les choses en main, elle ne voit qu’une solution : fuir. Fuir ce mariage arrangé, fuir son père, fuir le confort du château.


Melliandra n’est pas du tout préparée à la vie qui l’attend. Elle n’a aucune réelle connaissance du monde. Elle sait à peine marchander, elle sait à peine acheter ce qui lui serait nécessaire pour survivre.

Son périple l’amène à croiser le chemin de Jack (un jeune homme doué de magie, ancien apprenti de Baralis). A ses côtés, on voit vite qu’elle n’est pas prête aux sacrifices qu’impose une évasion. Jack est prêt à manger ce qui lui tombe sous la main ; elle non (« comment pouvez-vous manger cela, alors que des asticots ont grouillé dessus ? »).

On tente de l’escroquer, on profite de sa naïveté. 


Pire, Melliandra est une belle femme naïve et à l’apparence fragile. Des hommes tentent d’abuser d’elle. On en a un exemple quand elle est rattrapée par des hommes de Baralis qui ont pour la mission de la ramener à leur patron. Ils voient là une occasion de la violer. Un viol collectif est ainsi promis à Melliandra. Et même s’ils ne parviennent pas à leurs fins, elle est agressée sexuellement (« le chef empoigna le corsage de Melli et le lui arracha d’un coup sec. Ses seins pâles apparurent à tous. Melli tenta désespérément de se couvrir mais le chef se coucha sur elle, écrasant ses lèvres contre les siennes et lui pétrissant la poitrine »).


Après quelques péripéties, Melliandra se retrouve seule sur la route. Elle arpente els chemins sans but, ne sachant où aller. Elle a froid, elle a faim. Quand elle cherche de l’aide, elle est repoussée et moquée. On la traite comme si elle était une vulgaire putain, une femme de mauvaise fréquentation (« Bon débarras. Nous ne voulons pas de ça chez nous. Va donc à Duvitt —c’est là bas qu’est ta place »).

Là, une main en apparence chaleureuse lui est tendue : celle de Madame Gralle. Elle lui offre à manger, des soins, un bain et des habits. Le lecteur comprend très vite les intentions de cette femme ; Melliandra montre toute sa crédulité. Elle ne comprend pas que Madame Gralle veut faire d’elle une prostituée dans son établissement miteux. Madame Gralle a très vite vu que Melliandra sortait du lot, qu’elle n’était pas une femme comme les autres avec sa fraîcheur et ses formes.

Madame Gralle profite de Melli : elle la fait boire pour troubler ses esprits, affaiblir ses défenses. Elle lui donne des habits censés la mettre en valeur (« le corsage, très bas, découvrait largement sa poitrine. La ficelle tirait si fort sur ses lacets que Melli pouvait à peine respirer ; quant à ses seins, ils remontaient vers son menton »).

Sans s’en rendre compte, sans le savoir, Melli est prostituée. Tout le monde dans l’établissement se rend compte qu’ils peuvent acheter ses services, sauf elle. Sa méfiance endormie par l’alcool, elle se retrouve dans des écuries où un homme abuse d’elle. Il l’embrasse de force et tente d’aller plus loin. Dans un sursaut, elle riposte : « sentant sa main remonter vers sa cuisse, elle décida de ne pas tolérer plus longtemps (…) de toute la force de son corps, elle releva le genou et l’enfonça violemment dans le bas-ventre ».

Les conséquences sont terribles : elle est accusée d’agression, d’avoir profité de la bonté de Madame Gralle, de vol. Elle ne peut pas se défendre, elle est condamnée à être fouettée. En attenant l’exécution de sa peine, elle est jetée dans une fosse, à la merci de n’importe quel passant. On l’insulte, on la traite de tous les noms, on lui demande de se déshabiller et on lui jette des ordures (« elle avait reçu une pluie de légumes et des morceaux de viande pourrie sur la tête. Des projectiles puants et mous, pour la plupart »). Le pire vient quand elle est fouettée car c’est la pire sensation jamais ressentie. Elle n’a aucune chance de se libérer, aucune chance d’obtenir la clémence. Les gens présents veulent assister à un spectacle, à son désarroi. Le bourreau ne fait preuve d’aucune pitié : « le fouet se releva et retomba avec une force force terrible sur le dos de Melli (…) L’homme plia le fouet, le releva très haut et l’abattit cruellement. Cette fois, la corde toucha la chair ». Et même si elle est tirée de là par des hommes de Baralis, les coups pris la marquent durement.


Fouettée et humiliée, Melli se retrouve prisonnière dans un endroit lugubre, à la merci de Baralis. Ce dernier continue d’avoir une attitude perverse à son encontre. Baralis joue le voyeur et espionne Melli dans sa cellule pendant qu’elle se déshabille (« loin de dégrader la beauté de la jeune fille, ces marques semblaient la magnifier peur leur hideur même. Baralis sentit un fourmillement dans son bas-ventre »). Clairement, il prend du plaisir en apprenant que Melli a été malmenée.


dimanche 7 septembre 2025

[Julie Victoria Jones] Le Livre des Mots / Tavalisc, un homme ambitieux

Quand les hommes abandonneront la grâce pour l’or,

Quand deux grandes puissances se mêleront en une seule,

Les temples s’effondreront,

Le sombre empire s’étendra,

Et le monde ne ra plus que ruine et désolation.


Viendra alors un homme sans père ni amante,

Mais promis à une autre,


Qui sauvera la terre de sa malédiction.

(La prophétie de Marod)



A Rorne, l’archevêque Tavalisc est ambitieux et influent. Il fait la pluie et le beau temps dans cette ville, tout en faisant en sorte qu’elle reste indépendante et à l’abri de l’appétit des Etats du Nord (les Quatre Royaumes menés par Baralis). 


Tavalisc est décrit comme un homme aimant la bonne chère, il aime manger. Il apprécie aussi faire tourner en bourrique son assistant, Gamil. Il renvoie une image paresseuse, presque indolente. Mais, il serait injuste de le réduire à cela car il se révèle calculateur et attentif à tout ce qui se passe (« personne n’y avait prêté attention, à l’exception de Tavalisc ; il lui paraissait prudent de garder un oeil sur les agissements des guérisseurs »). L’homme est donc prudent, particulièrement quand il s’agit de garder à l’oeil des individus ou des événements qui pourraient remettre en cause ses richesses et possessions.


On en a un autre exemple avec Mégane, une jeune femme qui passe du bon temps avec Taol à Rorne. Taol est un chevalier que Tavalisc a gardé prisonnier puis libéré. S’il a fait ça, c’est pour brusquer un peu les choses. En ce qui concerne Mégane, il a l’intuition qu’il pourra s’en servir pour faire pression sur Taol : « j’ai l’intention de garder cette fille aussi longtemps que nécessaire : des mois, des années, qui sait ? Un jour viendra où elle nous sera utile ». Clairement, Tavalisc ne néglige pas le long terme : ses plans peuvent être à longue échelle.


Son principal opposant ou ennemi est Baralis. Bien que les deux soient séparés par de longues distances, Tavalisc observe attentivement ce que l’autre fait. Il assiste à ses manigances, aux complots et autres joyeusetés menées par Baralis. Il finit par comprendre ses motivations, à savoir que « Baralis était en train d’accomplir la prophétie ! Ce démon essayait de bâtir un gigantesque empire nordique ». 

La prophétie dit alors que ce ne sera que malheur, pauvreté, et qu’un individu pourrait se dresser pour empêcher cela. En apprenant cela, Tavalisc est terrifié. C’est une réaction intéressante car c’est la première fois où on le voit perdre de sa superbe (« Il était glacé jusqu’aux os »). C’est presque comme s’il comprend qu’il avait preuve de négligence, qu’il avait sous-estimé son adversaire (« il s’était toujours méfié de Baralis, mais tout cela prenait des proportions inimaginables. Il n’était dit nulle part dans la prophétie que le sombre empire serait purement nordique »). Tavalisc est donc dépassé.

Il est d’autant plus inquiet que la réalisation de la prophétie équivaudrait à la perte de toute sa richesse, de son influence, de son pouvoir. Il a beau cacher cela derrière des aspects patriotiques (« Rorne ne deviendrait pas la laquais de quelque empire nordique »), on saisit vite que l’homme ne pense qu’à lui.


Car, étant un homme d’Eglise, ayant basé sa richesse sur l’extorsion du peuple et des puissants, Tavalisc craint cette prophétie qui dit que « les temples s’effondreront ». Tavalisc n’a alors pas d’autre choix que s’opposer à ceux qui concourent à la réalisation de cette prophétie, comme Baralis mais aussi les chevaliers. Il décide donc de las chasser de Rorne mais aussi de toutes les villes où son poids compte. Il a trop peur (« les chevaliers n’auraient de rien de plus pressé que de détruire l’Eglise telle qu’elle existait et d’instituer nouveaux guides de la foi. Et où cela le conduirait-il ? Dans la rue, sans pouvoir »). Il n’y a donc là rien d’altruiste ou de désintéressé. Tavalisc joue lors un jeu qui l’anime et lui procure de douces sensations, presque aussi plaisantes que la nourriture ou taquiner son assistant Gamil. Son plaisir est manifeste : « une insulte par-ci, quelques têtes de bétail massacrées par-là, et avant même de s’en apercevoir, tout le monde s’aligne de part et d’autre, prêt à en découdre . C’est très excitant ». Il est donc prêt à faire ce qu’il faut pour éviter que deux puissances s’allient comme le souligne la prophétie de Marod.


Mieux, il finit par se convaincre qu’il est l’élu qui mettra fin à l’âge des ténèbres. Il interprète les vers de façon à ce qu’il convienne à sa vie (« « Viendra alors un homme sans père ni amante. » Je n’ai pas de père, et ma position m’interdit d’avoir des femmes (…) Il est évident d’après la prophétie de Marod qu’il est de mon devoir sacré de mettre un terme »).


Cette interprétation des choses est une spécialité pour lui. Quand, au final, Taol empêche, avec d’autres, la réalisation de la prophétie et des âges sombres, Tavalisc se tresse des lauriers. Il va même jusqu’à dire que le garder prisonnier a été une bénédiction (« j’ai rempli mon devoir auprès du chevalier : je l’ai protégé dans mes cachots pendant un, j’ai suivi ses moindres faits et gestes, j’ai même arraché sa douce amie du ruisseau »). Il réécrit donc totalement ce qui s’est passé ! 

mercredi 20 août 2025

[Julie Victoria Jones] La forteresse de la glace grise / Quelques extraits que j'apprécie

  • Un clapotis nauséeux de son estomac lui rappela qu’il n’avait rien mangé depuis deux jours. L’odeur de la viande de morse, proche de celle du porc, faillait le faire vomir.
  • Les hommes d’Orrl n’étaient guère portés aux élucubrations ni aux conclusions trop rapides. C’étaient des gens stoïques, qui préféraient conserver leur énergie pour la chasse plutôt que pour les discussions oiseuses.
  • Les siècles sont passés, et la plupart des gens s’imaginent que seule la légende subsiste… parce qu’ils ne regardent pas plus loin que la surface de la glace. Tout ce qui meurt finit par terre. Le loup se charge de dévorer le boeuf musqué, les mouettes mettent en pièces la baleine échouée, on retrouve le guerrier pour le brûler ou l’ensevelir dans la tombe. Mais il arrive que la glace arrive avant les charognards ou les hommes. Parfois, c’est elle qui recouvre les corps et les emporte.
  • Parfois, Bram aurait voulu y voir moins clair. Car voir, c’était penser. Il ne pouvait pas regarder une chose sans se poser aussitôt une foule de questions. En ce moment même, son frère était assis dans sa tente sans lumière, se croyant parfaitement dissimulé dans l’ombre. Mais ce n’était pas le cas, pas pour Bram, en tout cas.
  • Ash était déçue. Elle se connaissait suffisamment pour comprendre à quel point elle brûlait de faire partie des leurs. Ma fille, l’avaient-ils appelé tous les deux. Elle voulait entendre ce mot davantage.
  • Asarhia, pourquoi t’es-tu enfuie ? Jamais il ne lui aurait fait le moindre mal ; elle devait pourtant bien le savoir. Il l’aurait honorée, choyée, protégée du monde extérieur dans une chambre somptueuse soigneusement verrouillée.
  • Raif se passa la main sur le visage. Effie lui manquait. Que disait-elle toujours ? « Tu peux me faire un câlin, mais pas de bisous. » Par les dieux, dire qu’il avait eu tellement de chance sans même en avoir conscience.
  • Ç’avait été une déception cruelle d’apprendre que les deux poneys de l’attelage ne s’appelaient pas Tueur et Bandit, en fin de compte, mais plutôt Lichette et Boe.

mercredi 23 juillet 2025

[Julie Victoria Jones] La caverne de la glace noire / Quelques extraits que j'apprécie

  • (Raif trouve un corps) : Aucun corbeau ne viendrait lui picorer les yeux, les lèvres, aucun loup ne planterait ses crocs  dans ses entrailles ou dans sa croupe, aucun ours ne sucerait la moelle de ses os et les chiens ne se battraient pas pour ses restes.
  • (La servante Katia parle à sa maîtresse Ash) : Ce que je fais de mon temps libre, ça me regarde. Contrairement à d’autres, je suis une femme faite, et celles qui n’en sont pas et n’ont même jamais embrassé un homme devraient garder leurs opinions pour elles.
  • (Penthero Iss analyse Katia) : La faiblesse de Katia tenait là : dans sa crainte de finir aux cuisine avec le teint couperosé, rougeaud, les seins qui pendent sur le ventre comme des outres flasques, et ses cheveux brillants qui auraient viré au gris. Née dans la forteresse, Katia avait grandi en voyant la même chose arriver à chacune des femmes qui travaillaient là : la forteresse du masque prenait, prenait et donnait que rarement.
  • (Vaylo Bludd, le seigneur Chien) : Pour ne rien arranger, quatre de ses sept fils vivaient avec, à se disputer pire que des renards dans un terrier, à comploter, à se chicaner pour des questions de terres ou de frontières, à se saouler tous les soirs comme des imbéciles. Et dire que chacun d’eux s’imaginait pouvoir prendre la place du seigneur Chien !
  • (Vaylo Bludd) : Ils se comprenaient tous les deux, entre le bâtard de la catin et le bâtard du chef de clan. Il savait ce que c’était de céder sa place à table, de se battre pour chaque insulte réelle ou imaginaire à s’en mettre la bouche en sang, d’entendre les rires ou les réprimandes des enfants légitimes avec une sensation d’envie si dévorante qu’elle vous épuisait plus sûrement qu’une longue journée de chasse dans la forêt.
  • (Raif) : Raif commença à éprouver quelque chose lui aussi. Ce ne fut d’abord qu’une tension entre les omoplates, qu’il mit sur le compte du manque de sommeil, mais la sensation gagna son torse puis se mit à comprimer son coeur, ses poumons, comme une deuxième cage thoracique qui pousserait exactement sous la première. Cela se fit si lentement, en plusieurs heures, que Raif ne reconnut pas immédiatement que c’était de la peur.
  • (Vaylo Bludd) : La bravoure est une chose, la bêtise en est une autre. Le danger est réel. Comme a dit Cluff Pain-Noir, il y a beaucoup de choses que nous ignorons. Je ne mènerai pas mes hommes au combat sans nous avoir ménagé une voie de repli.
  • (Marafice l’Oeil) : Aye, Semi-Homme. Tu m’as laissé au diable, et le diable m’a recraché.
  • (Raif dit à Ash) : Chacun de nous naît avec la faculté de semer la mort et la souffrance. Certains doivent lutter davantage que d’autres pour éviter de faire du mal.
  • (Effie rentre dans la légende de son clan et mène à la nuit des chiens alors qu’on tente de la tuer) : Corbie Meese et les autres la retrouvèrent au centre d’une grande flaque de sang, d’os, de viscères et de cheveux, protégée par un cercle de chiens. Les dogues avaient léché ses plaies et se serraient contre elle pour lui tenir chaud. Il fallut réveiller Orwin Longues-Jambes car les chiens ne voulurent remettre la fillette qu’à lui, et ce n’est pas avant plusieurs heures que le mot de « sorcière » circula pour la première fois.

ET, ON A UN « BARALIS » MENTIONNE A LA FiN. BARALIS !

samedi 7 juin 2025

[Julie Victoria Jones] Le Livre des Mots / Maybor, un simple homme à femmes ?

Maybor est un noble, proche de la Reine et du pouvoir. Il est le principal opposant à Baralis, le magicien le plus puissant de son temps. Maybor se sait influent et puissant, bel homme et il en profite auprès des femmes. Il aime les mettre dans son lit et coucher avec.


Dès sa première apparition, le ton est donné. On sent un homme qui a confiance en lui et qui a conscience de son statut, de son poids. Il n’a aucun remords à se servir de cela pour charmer les dames (« parle, ma fille. Tu n’as pas à avoir honte, nombreuses sont les femmes qui succombent au charme d’un homme plus âgé »). Son attirance pour les femmes est connue de tous et ne surprend personne. Elle fait partie de qui il est même si elle peut dégouter ; c’est le cas de Baralis qui est engagé dans une lutte à mort avec Maybor. Il trouve l’attitude du noble parfaitement pathétique : « Maybor s’était entouré de jolies filles de plusieurs petits seigneurs et s’occupait à les courtiser de façon outrageuse, se rendant parfaitement ridicule ».


Le désir sexuel de Maybor n’est pas basé sur rien. Si il séduit autant les femmes, d’après lui, c’est pour se faire une place. Il n’est pas le premier fils, il n’est pas celui qui doit hériter. Se marier est pour lui une opportunité d’acquérir des terres et c’est un stratagème qu’il emploiera plusieurs fois, n’hésitant pas à tuer ses épouses quand elles présentent plus d’intérêt. Maybor est donc ambitieux. Certes, il prend du plaisir à coucher avec toutes ces femmes mais cela a aussi une autre visée. Sa réflexion l’illustre bien : « qui sait, peut-être devait-il se remarier ? Il aurait bien aimé épouser une jolie femme, pour changer. L’inconvénient, naturellement c’était qu’elles ne possédaient jamais la moindre terre ».


Dans un premier temps, on se rend compte que Maybor est attiré par les femmes plus jeunes que lui. Il aime leur fraicheur, leur naïveté et le fait qu’elles soient faciles à conquérir. Son point de vue change légèrement après son empoisonnement par Baralis. Alors qu’il est au lit en train d’essayer de survivre, son désir est toujours présent et il ne reste pas insensible aux talents de la guérisseuse royale. Elle n’est pas très jeune, elle n’est pas particulièrement belle mais « lorsque ses mains expertes se mirent au travail sur le corps de Maybor, il commença à la trouver très attirante ». 

On pourrait presque le voir blasé de coucher avant tant de jeunes femmes, à un point qu’il devrait élargir son horizon.  En réalité, Maybor a une haute estime de lui-même, il est extrêmement imbu, presque présomptueux. Sa façon d’être avec la guérisseuse en est un bon exemple (« il se leva de son lit et réveilla la guérisseuse d’une bonne claque sur les fesses (…) à sa grande surprise, il avait découvert que coucher avec une femme d’âge mur présentait bien des avantages ; rompue aux jeux de l’amour, elle n’était pas sujette aux pudeurs de jeune fille »). Autrement dit, Maybor avait l’air de croire que les femmes avaient une date de péremption, que passer un certain âge elles ne présentaient aucun intérêt.


Maybor est incapable de se contrôler devant une belle jeune femme. On en a la preuve quand il séduit une servante avec qui son propre fils a couché. Ses propos sont provocateurs : « alors, ma douce Muguette, si le fils est bon avec toi, pense à quel point le père sera meilleur ». La réaction de son fils est identique à celle du lecteur : c’est la consternation, voire du dégoût. Son fils le confronte : « venir me voler une fille dans mon propre lit. Êtes-vous désespéré à ce point ? Auriez-vous quelque chose à prouver ? » L’explication la plus simple est que Maybor est incapable de se contrôler. On peut aussi penser qu’il est un salaud qui n’aime pas ses enfants.


Ce qui est faux quand on voit sa relation avec sa fille Melli. Melli est un cas intéressant car Maybor veut la forcer à conclure un mariage avec le fils du roi afin de gagner en influence. Il n’a aucun scrupule à sacrifier sa fille ainsi ; d’ailleurs, Melli fuguera à cause de ça. Maybor ne lui en veut même pas d’avoir disparu ou d’avoir contrarié ses plans ; il l’aime malgré tout (« le seigneur demeura immobile, songeant à sa fille, à son amour pour elle. Il lui avait imposé des fiançailles, certes, mais il ne lui avait jamais voulu le moindre mal »). Ce qu’il ne sait pas et découvre en la cherchant est que Melli fait face à de nombreuses épreuves, dont le péril d’être prostituée. Quand il s’en rend compte, quand il met la main sur une de ses tortionnaires, sa colère se déchaîne (« le seigneur lui fracassa le poignet contre la table avec une telle violence qu’elle entendit les os se briser »). Maybor ne tolère pas qu’on fasse du mal à sa fille chérie. C’est d’autant plus remarquable que Melli l’a humilié devant la reine et son ennemi Baralis. Sa fuite risque de lui faire perdre du prestige et du pouvoir, et pourtant il « l’aimait toujours ».

jeudi 22 mai 2025

[Julie Victoria Jones] Le Livre des Mots / Chipeur, un ami qui vous veut du bien

Taol, le chevalier, a tout perdu en tuant son mentor, Bevlin. L’homme qui lui a donné un objectif dans la vie et lui a permis de gagner son honneur a été tué de ses propres mains. Taol ne s’en remet pas : il perd toute dignité, tout respect pour lui-même. Quand il arrive à la ville de Brennes, Taol a perdu toute splendeur, il s’apitoie : il a sombré.

Autrefois lancé dans une quête, Taol met ses compétences au service de l’argent et de la foule : il devient un gladiateur, un homme qui se bat dans une arène. On est bien loin de ses voeux en tant que chevalier. Mais, un jeune homme se dresse pour remettre son ami dans le droit chemin : Chipeur.


D’une certaine façon, Chipeur avait embrassé l’idéal de Taol. Chipeur est un voleur, quelqu’un qui glisse adroitement la main dans les poches des inconnus et les détrousse. Rencontrer Taol a changé sa vie : il a trouvé un ami, un compagnon d’aventures, quelqu’un pour qui il est prêt à faire beaucoup de choses (« il considérait comme étant de sa responsabilité de le remettre sur le droit chemin. Il en allait différemment pour lui : lorsqu’on est un bandit, c’est pour la vie »).

Voir Taol dans cet état, brisé moralement et réduit à se battre pour de l’argent, choque Chipeur. Il est sans réaction quand il retrouve son ami à Brennes après que leurs routes se soient séparés quelques temps : « qu’était-il arrivé à son ami  Le chevalier qu’il avait connu n’aurait jamais combattu dans l’arène comme un vulgaire mercenaire ». 

Chipeur finit par comprendre l’horrible vérité : Taol ne s’est jamais remis du meurtre de Bevlin. Il se sent et se sait coupable, il est souillé, honteux. L’idée que Taol ait commis ce forfait dépasse Chipeur, il ne peut pas l’assimiler. On lit qu’ « au fond de son coeur tendre, Chipeur ne pouvait croire que le chevalier avait agi de sa propre volonté ».Dans tous les cas, « Taol restait son ami, et l’amitié était sacrée ».


Chipeur cherche donc à aider Taol même s’il n’oublie pas ses bonnes vieilles habitudes (« s’il pouvait récolter un peu d’argent au passage, il ne laisserait pas passer l’occasion »). Et il y parvient tout comme il arrive à retrouver Taol. Ce qu’il voit est un spectacle triste et pathétique, d’un homme qui s’enfonce un peu plus dans une fange (« Taol voulait de toute évidence oublier le passé, le guérisseur, la quête du garçon et jusqu’à lui-même »). Chipeur n’a pas d’autre choix qu’accepter le comportement de son ami. Il est là quand Taol combat dans l’arène. Taol finit même par lui accorder une place de choix. Chipeur devient son second, ce qu’il considère comme « le plus grand, le plus beau, le plus magnifique honneur qu’on lui avait jamais fait ». Son seul et meilleur ami lui montre qu’il tient à lui, qu’il est important. D’ailleurs, la réaction de Chipeur ne laisse pas de place au doute (« sa poitrine se gonfla d’orgueil »).


Mais, le passé rattrape Taol quand deux émissaires tentent de lui remettre une lettre du défunt Bevlin. Taol refuse de la prendre. Il reste convaincu d’avoir tué Bevlin et ne peut rien accepter de lui. Il laisse alors la lettre au sol. Ce qu’il ne sait pas est que Chipeur l’espionne en voulant prendre soin de lui. Si Chipeur surveille Taol, c’est dans son intérêt. Chipeur assiste donc à cette scène et récupère la lettre. On assiste alors à sa réflexion ; il « n’allait certainement pas laisser cette lettre trainer dans la rue pour le divertissement de la première nourrice ou du premier garçon d’écurie venu »). Chipeur prend donc à coeur la réputation de Taol. De plus, il se sent investi d’une mission de protection (« il s’agissait d’une chose privée, et si Taol ne voulait prendre , alors c’était à lui de la ramasser »).

Chipeur garde donc la lettre, d’autant plus qu’il pense qu’elle aura un rôle à jouer plus tard (« conserver la lettre (…) était devenu pour lui un devoir solennel »). 


De son côté, Taol se rend compte de la place que Chipeur a dans sa vie. Il en est clairement content : Taol « se réjouissait de tout son coeur d’avoir rencontré Chipeur en ce jour fatidique où l’Aiguille-sous-roche était revenue à quai à Rorne (…) il devait beaucoup à Chipeur et serait toujours là pour lui si le gamin en avait besoin ». L’amitié entre les deux est donc sincère et partagée. Taol mesure tout ce que fait Chipeur, tous ses efforts. Il se rend compte que son ami se démultiplie, le materne presque (« Chipeur se considérait comme sa nourrice, soignant ses plaies, coupant sa bière et surveillant ses moindres faits et gestes »). Si la description est un peu rude (« tenace comme une mouche qu’aucun revers de main ne parvenait à écarter »), on voit bien l’affection.


Taol se sent finalement assez fort pour savoir ce qu’est devenu la dépouille de Bevlin. La réponse de Chipeur l’étonne et lui montre, une nouvelle fois, à quel point il est un camarade d’exception (« il s’était occupé de tout ; alors que lui s’était enfui, pris d’une frénésie lâche et coupable. Chipeur était resté en arrière pour prendre soin du corps et du sang »). Taol se sent honteux et confus en entendant tout ça tout en ayant un « profond respect pour Chipeur ».