Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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samedi 14 décembre 2024

Ronica versus Rache, l'hypocrisie de l'esclavage

Officiellement, Terrilville a interdit l’esclavage. Cela n’empêche pas que des esclaves soient vendus ou possédés à la vue de tous. Dans une ville habituée à commercer tout et n’importe quoi, l’idée de vendre des hommes, des femmes et des enfants est trop tentante pour les Marchands. 

Dans la saga des Aventuriers de la Mer, on suit principalement la famille Vestrit. Cela nous permet d’en apprendre plus sur une esclave en particulier : Rache. Cette dernière est un cas intéressant car elle illustre bien toute l’hypocrisie terrilvillienne et des Vestrit qui peuvent condamner l’esclavage et continuer à bénéficier de ses fruits. C’est aussi l’opportunité de voir une époque en changement alors que le trouble gagne Terrilville.


Pour Ronica Vestrit, au début de l’aventure, l’esclavage n’est pas une mauvaise chose. Elle n’a pas honte d’employer une personne qui ne possède pas sa liberté et qui a été achetée. On trouve même une dureté envers Rache, elle ne montre aucune compassion pour la jeune femme alors qu’elle commet des petites erreurs dans son service. Ronica veut que les choses soient faites à sa manière et ne tolère pas les écarts : « on eut dit que cette femme était incapable de faire les choses correctement. Ronica aurait dû la renvoyer à Davad Restart, mais cette idée lui faisait horreur car la femme était jeune et intelligente. Elle ne méritait assurément pas de finir esclave ». Ronica est donc triste que Rache soit esclave, ce qui ne l’empêche pas de recourir à ses services. Il semble même que Ronica pense qu’elle accorde une faveur en l’embauchant chez les Vestrit. Ronica se convainc elle-même que le sort de Rache pourrait être pire ; Rache devrait montrer plus de gratitude en travaillant chez les Vestrit. La façon de penser de Ronica est assez claire quand on lit que « si Rache était incapable d’accepter de vivre confortablement dans une maison bien installée (…) il faudrait qu’elle retourne chez Davad, pour finir aux enchères et voir ce que le sort lui réservait ». Il ne fait pas de doutes que Ronica sait que l’esclavage est une mauvaise pratique ; mais, elle est prête à punir une femme qui ne répond pas totalement à ses demandes.


Ronica possède donc une esclave bien que cela soit interdit. Avoir un esclave n’est même pas un tabou. Tout le monde en a, Marchands historiques comme les Nouveaux Marchands. Rache dit que « tout Nouveau Marchand arrivé dans votre ville a amené au moins dix esclaves avec lui. Nourrices, cuisinières, valets pour la maison et journaliers pour les champs et les vergers ». Ce qui est plus troublant est que Ronica ne les voit pas. Est-ce pour elle une façon de se dissimuler cette pratique horrible ? Ou a-t-elle été conditionnée à les ignorer ?

Même Keffria doit lui rappeler que les Vestrit ont goûté à l’esclavage : « mais nous avons pourtant une esclave ici même : Rache, que Davad t’a envoyée, quand papa était à l’agonie ». Ronica se tire sans doute une forme de satisfaction en se disant qu’elle n’a pas acheté directement d’esclaves.


Ronica pense que Rache est bien traitée chez les Vestrit. Bien entendu, elle néglige le fait que Rache n’a même pas la liberté de décider de faire ce qu’elle veut. Elle appartient à quelqu’un, elle ne peut pas faire ce qu’elle veut de sa vie. Pire, en étant proche de Davad Restart, Ronica force Rache à voir la personne qu’elle déteste le plus (« seule une visite de Davad Restart allumait dans le regard de Rache cette haine sourde.  L’esclave tenait le Marchand pour responsable de la mort de son fils à bord du transport d’esclaves dont il était propriétaire »). La tragédie de Rache a donc commencé avant de servir les Vestrit.

Rache ne peut même pas aller à Chalcède pour retrouver hypothétiquement son mari (elle ne sait pas si il est vivant ou mort). Elle est marquée comme esclave, son visage en porte les traces. Ce n’est pas simplement une blessure physique, c’est aussi une limitation de ses futurs mouvements et le fait que, quoi qu’il arrive, elle restera pour les autres une esclave. Elle s’en ouvre à Ronica : « Mais si j’allais en Chalcède avec cette marque sur ma figure, on aurait tôt fait de me reprendre comme esclave fugitive. Je redeviendrais une chose ».

La mort de Davad Restart contente évidemment Rache. Il est bon de voir celui qui a été à l’origine de tous ses malheurs voir mort. C’est une douce revanche pour elle et cela lui suffit, elle n’a pas besoin d’en savoir plus (« je me moque complètement de la mémoire de Davad Restart. Qu’importe qu’il ait été un traître quand je sais, moi, qu’il était un assassin ? »). Car, en étant un principal instigateur du commerce d’esclaves, Davad Restart a, comme on l’a appris, contribué à la mort du fils de Rache. Cela n’a pas été une mort digne, loin delà. Le fils est mort agonisant, sans aucun soin. Pire, sa dépouille a été traitée sans aucun respect : « quand des matelots sont descendus enlever son petit, en même temps que son voisin de chaîne, ils ont traîné son corps par terre comme s’il s’agissait d’un sac de farine. Elle savait qu’ils allaient le jeter aux serpents qui suivaient le bateau. Et ça l’a rendue folle ». Rache n’a donc même pas pu dire adieu à son fils qui a servi de viande et de nourriture aux serpents.


Ceci étant dit, Ronica a su évoluer. De la même façon qu’elle a évolué dans sa façon de traiter sa fille Keffria, elle a changé dans son rapport avec Rache. Elle s’interroge sur le fait d’avoir une esclave à demeure, de ce que cela renvoie comme image : « qu’enseignait à Malta la simple présence de Rache dans la maison ? Que l’esclavage était admissible. Etait-ce une préfiguration de l’avenir ? Quelle leçon Malta pouvait elle en tirer sur la place de la femme dans la future société de Terrilville ? ». Certes, ce n’est pas le sort de Rache en tant que tel qui préoccupe Ronica. On pourrait donc presque la croire insensible. Ce serait être injuste avec elle de penser ça car Ronica montre qu’elle est preuve de faire preuve de compassion et d’empathie en entendant l’histoire de Rache. Cela bouleverse même la façon qu’elle a de voir Davad, cet arriviste opportuniste. Ronica finit par saisir tout le mal causé par l’esclavage : « je ne croyais pas Davad capable d’écouter une histoire comme celle de Rache et de poursuivre néanmoins une activité responsable de tant de malheur. Et pourtant, il continue. Et il presse avec opiniâtreté les gens qu’il connait de voter la législation de son commerce à Terrilville ».


Terrilville vit une époque trouble. La dragonne, Tintaglia, fait son retour. Chalcède menace la cité alors que le Gouverneur noue des alliances étranges. Des nuits d’émeutes secouent la ville après la disparition du Gouverneur. Alors qu’elles discutent du sort de la future ville, Rache regrette l’aveuglement de Ronica qui ne prend pas en compte les esclaves (« réfléchissez, Ronica. Vous ne nous voyez vraiment pas, alors que nous sommes là ? »). 

On comprend alors que Rache a effectué un travail sur elle-même. Si tout la définit comme esclave, elle refuse de se limiter par ça. Elle tente, comme, tant d’autres de redéfinir son identité : elle n’est pas une esclave honteuse, elle est une fière Tatouée. Sa passion est perceptible quand elle parle (« ne nous appelez pas esclaves. Esclaves, c’est ainsi qu’ils nous nomment pour chercher à faire de nous ce que n’étions pas. Entre nous, nous nous appelons les Tatoués. Cela exprime qu’ils ont marqué notre visage, mais que notre âme ne leur appartient pas »). Dès lors, Rache déroule son argumentaire et conclut que les esclaves veulent prendre part au futur de Terrilville : « pour le meilleur ou pour le pire, Ronica, nous sommes ici, et nous y resterons. Terrilville doit le reconnaître. Nous ne pouvons pas continuer à vivre en marge comme des réprouvés ». La prise en compte des esclaves sera un des changements les plus importants que connaîtra Terrilville.


dimanche 27 novembre 2022

La Peste sanguine

Les Aventuriers de la Mer nous permettent de suivre les aventures de la famille Vestrit. Ephron et Ronica ont eu plusieurs enfants et seulement deux sont vivants quand démarre le récit : Althéa et Keffria. Deux filles donc car les fils sont morts lors d'épisodes de Peste sanguine. Cette épidémie a frappé plusieurs fois. Si on ne sait pas trop comment elle se manifeste, comment elle prend naissance, on sait qu'elle est extrêmement létale. La maladie ne fait pas que tuer, elle brise des familles, elle marque durablement dans leurs cœurs et dans leurs esprits ceux qui ont survécu. Il y a clairement un avant et un après comme le pense Keffria : « la Peste sanguine avait mis fin à ces jours heureux. Parfois, Keffria avait l'impression que toute joie, tout enjouement, tout bonheur simple avait péri dans la maison en même temps que ses frères ». Les gens perdent fils, filles, époux, épouses, amis. C'est leur vie qui bascule ; ils perdent quelque chose qu'ils ne retrouvent jamais ou qu'ils ne cherchent même pas à retrouver (« Ronica se rappela soudain que l'année de la Peste sanguine avait pris à Davad tous ses enfants et l'avait laissé veuf. Il ne s'était jamais remarié »). Il n'est donc pas étonnant de voir que la maladie a marqué les esprits des habitants de Terrilville, qu'ils la craignent, qu'ils ont peur de la voir revenir. On en a un bon exemple quand l'inquiétude gagne la ville à la vue de voiles de Chalcède et du Gouverneur : « c'est la Peste sanguine, déclara quelqu'un dans la foule. La Peste sanguine est revenue à Terrilville. »

Les Vestrit ont donc payé un lourd tribut à la maladie. Ils y ont laissé des fils qui auraient pu être utiles au développement des affaires familiales. Ronica, une femme forte, une femme qui sait surmonter l'adversité, est encore touchée, atteinte par ça. C'est probablement le plus grand traumatisme de sa vie. Car, « la Peste sanguine avait emporté tous ses fils, l'un après l'autre, au cours de cette année atroce de maladie, et, aujourd'hui encore, presque vingt ans plus tard, Ronica sentait son cœur se serrer quand elle y pensait ». Les Marchands paient un lourd tribut : la situation est dure pour eux, d'autant plus que certains pensent qu'ils sont en partie responsable de ce qui se passe. En effet, la vitalité de Terrilville repose sur le commerce, et notamment sur les échanges avec les villes du désert des Pluies. Or, dans ces dernières, on creuse pour trouver des objets et autres du temps des Anciens, et on prend le risque de faire remonter la maladie. C'est en tout cas ce que pense l'éploré Davad Restart : «  sa femme et ses enfants avaient péri, des années auparavant, quand les habitants du désert des Pluies avaient amené avec eux la Peste sanguine. Il y avait eu tant de morts, alors, tant de morts. La peste l'avait épargné lui, avec cruauté, l'avait laissé seul en tête à tête avec ses souvenirs ». Ce point de vue est partagé par d'autres. C'est le cas d'Ephron Vestrit (« depuis l'époque de la Peste sanguine, il avait toujours refusé de remonter ce fleuve »). C'est un choix significatif car naviguer sur ce fleuve aurait sans doute permis à sa famille de ne pas sombrer. Mais, il a tellement été marqué par ce qu'il a vécu qu'il a préféré renoncer. Des années plus tard, Keffria demande à sa mère si son père pensait « que la peste sanguine était d'origine magique ». En réalité, on comprend que Davad, Ephron ont besoin de trouver un coupable à leur détresse. Il leur faut quelqu'un ou quelque chose à blâmer.

Pour d'autres, la Peste sanguine est une opportunité. Hest, un habitant du désert des Pluies de Terrilville, a vu là la chance d'écrire son destin. : « trois fils étaient morts avant lui, emportés par la Peste sanguine, et lui avaient permis d'endosser le rôle d'aîné et d'héritier ». Sans cela, il aurait été relégué loin dans les affaires familiales. C'est aussi le cas, à un niveau supérieur, des Quatre de Clerres qui voient en la peste un moyen d'éliminer leurs ennemis, de les frapper durement. Par conséquent, ils n'ont rien dit aux Anciens alors qu'ils savaient qu'elle allait frapper (« nous étions au courant de la Peste sanguine avant qu'elle ne fasse sa première victime »).

On sait que la Peste sanguine ne se limite pas à Terrilville. Elle a touché des villes qui appartenaient aux Anciens. Là encore, l'épidémie a été dévastatrice (« la maladie y trouva le moyen de pénétrer l'enceinte et tous les habitants y périrent dans la seconde vague de la Peste sanguine »). Elle a touché aussi Chalcède comme le rapporte Burrich (« c'est ainsi que l'épidémie de Peste sanguine a débuté quand j'étais enfant. Elle a tué tous ceux que j'aimais, Molly » et « la peste sanguine a ravagé Chalcède ; je n'y avais jamais été confronté, elles en sont mortes toutes les deux et je me suis retrouvé seul. Alors je me suis fait soldat »). Burrich a perdu sa mère et sa grand-mère ; isolé, il s'est retrouvé soldat et cela a fini par le guider vers le prince Chevalerie. Encore une fois, la peste brise une vie et oriente un homme vers un autre chemin.

lundi 5 septembre 2022

Davad Restart : ambition, rejet et chute

Des pirates, des Marchands, des esclaves...des hommes et des femmes cherchent à prendre en main leur destin et renverser le cours des choses. Certains n'y arrivent pas, certains stagnent, quelques uns chutent. Les motivations sont diverses ; Davad Restart, lui, a clairement les siennes : il veut retrouver son prestige, sa place dans le rang des familles des Marchands et pour cela il est prêt à tout. Quand commence la saga, on sent tout de suite que c'est une période de changement pour la ville de Terrilville. Ville qui ne repose que sur le commerce, la ville est prise en étau avec les guerres et les pirates qui se développent de plus en plus. Il faut trouver de nouvelles sources de revenus, de nouveaux produits à échanger. Les animaux, les produits tirés des légendaires terres des Anciens, très rares, et autres choses ne suffisent plus. Dès lors, une sorte de commerce émerge : celui des hommes. Autrement dit, certains Marchands sont prêts à se lancer dans la traite des êtres humains pour quelques profits (« quelques unes des anciennes familles s'étaient mises elles-mêmes à contourner la loi sur l'esclavage – des Marchands comme Davad Restart »). Il serait injuste de dire que Davad se lance dans l'esclavage juste pour le plaisir d’avilir les personnes : pour lui, c'est une façon d'accumuler des richesses. Et surtout, c'est un pari sur l'avenir, il sent que les choses changent et il est prêt à tout pour se faire une bonne place, quitte à se lancer dans un commerce immoral. Il va même plus loin lorsqu'il se justifie devant Ronica Vestrit : les Marchands n'ont pas le choix ; le monde a changé et il les laissera sur place si ils n'évoluent pas. Il affirme ainsi que « les jours des Premiers Marchands touchent à leur fin ; les guerres et les pirates nous ont fait trop de mal. Et, maintenant que ces guerres sont pour la plupart achevées, ces Marchands arrivent et se mettent à grouiller sur nous comme des puces sur un lapin à l'agonie. Ils vont nous saigner à blanc ». Autrement dit, Davad est lancée dans une lutte à mort et il ne sera pas étonnant de le voir faire des choix désespérés. Il a également conscience que des nouveaux acteurs (les Nouveaux Marchands) émergent.

Lors d'une assemblée de Marchands, alors que les rumeurs grouillent sur son compte, Davad a le courage d'affirmer clairement sa position. C'est une attitude risquée dans cette société assez conservatrice (ils tiennent à leurs traditions, à leur Charte, etc). Il se met clairement en porte-à-faux : « nous devons travailler main dans la main avec les les Nouveaux Marchands, leur donner, non pas tout mais assez pour les satisfaire, les intégrer à notre communauté ». Davad ne fait rien pour avoir une bonne réputation auprès des Premiers Marchands, son propre groupe social. Il est tellement focalisé sur sa propre réussite qu'il brise tous les codes et tous les tabous. Il est même à prendre une vivenef comme le rapporte Ambre à Parangon : « il circule depuis des mois chez les Nouveaux Marchands une rumeur selon laquelle tu serais à vendre, et Davad joue les intermédiaires dans l'affaire ». Davad Restart est prêt à tout, même à profiter de la gentillesse et des bonnes manières des derniers qui lui tendent la main : la famille Vestrit. Il essaie d'apitoyer Ronica pour qu'elle lui ouvre son réseau. En effet, la famille Vestrit a des liens forts avec les familles des Marchands du Désert des Pluies, notamment les Khuprus. Davad voit là une opportunité à saisir. Il supplie, il met en place une stratégie pathétique. Il implore qu' « étant donné qu'Ephron est mort et que le père d'Althéa est en mer, je pensais que vous pourriez me présenter comme un vieil ami qui tient lieu de... enfin qui serait une sorte de protecteur en l'absence des hommes de la famille ». Ce sont des propos presque insultants de la part de cet homme puisque, proche des Vestrit, il devrait savoir de quoi les femmes sont capables. Tout le monde a conscience que Davad joue un jeu trouble, que son nom ne vaut plus grand-chose. Il est presque un paria, rejeté par les autres Marchands. Jani Khuprus résume la situation : « je m'étonne que vous tolériez sa présence. L'autre jour, j'ai entendu qu'on le surnommait le Marchand Félon. Il a beau nier, tout le monde sait qu'il a été l'intermédiaire des Nouveaux Marchands dans nombre de leurs affaires sordides ».

Davad Restart est un homme marqué, traumatisé par son passé. Comme tant d'autres hommes et femmes de Terrilville, il a vu sa femme être brisée par la dureté de la vie dans ces régions. Quand Ronica dit que « si j'ai bonne mémoire, votre Drill a été enceinte trois fois, et pourtant vous n'avez eu que deux enfants », la remarque peut paraître dure. Elle l'est sans aucun doute mais elle montre aussi une empathie, une douleur partagée avec lui. Pire, plus tard, la Pesta sanguine frappera et ravagera les familles. Davad perdra tout : sa femme et ses enfants. Là encore, les morts seront partagés dans les familles, la douleur sera l'apanage de tous. Si on en croit Keffria (« j'ai entendu Davad Restart maudire les Marchands du Désert des Pluies, en disant qu'ils avaient réveillé la maladie en creusant dans leurs villes »), on peut comprendre que Davad est un homme acculé, qui n'a plus rien à perdre et presque en quête d'une revanche.

Davad passe beaucoup de temps avec les Vestrit, ce sont presque les seuls Premiers Marchands qui tolèrent sa présence. Ils savent que c'est un homme qui a souffert, un homme souvent maladroit dans ses propos et sa manière d'être. Ronica est choquée d'apprendre que Davad a acheté des esclaves mais elle n'arrive pas à lui en vouloir, à le condamner pleinement. Elle lui trouve des excuses (à propos de Rache, une servante, Ronica dit qu' « elle m'a raconté son voyage jusque chez nous. Son enfant n'y a pas survécu. Pourtant, je ne pense pas que Davad Restart soit un monstre de cruauté, du moins de propos délibéré »). Si elle ferme plus ou moins les yeux sur l'esclavage (elle en fera de même avec Kyle Havre), Ronica est bien plus attachée au respect de l'histoire des Marchands. Elle est scandalisée lors que Davad propose d'aller voir le Gouverneur (le dirigeant légitime de Terrilville et d'autres villes à ce stade du récit) pour négocier la Charte. Selon Ronica, Davad est à deux doigts de bafouer tout ce qu'il est et ce qu'il fait le prive presque de toute dignité. En tout cas, ses mots sont durs et clairs : « on ne rachète pas une promesse ! Parfois, je crois que Davad n'ait oublié son propre statut. Il passe beaucoup trop de temps en compagnie des Nouveaux Marchands et prend trop souvent leur défense ».

Si Ronica est mesurée, Malta et Althéa Vestrit le sont beaucoup moins. Les deux femmes ont un caractère emporté et voir ce que fait Davad ne va pas les changer.

Malta n'a que du mépris pour Davad (« elle connaissait Davad Restart depuis des années, et savait qu'il s’aplatissait facilement quand sa grand-mère s'adressait à lui d'un ton cassant »). Rien ne va s'arranger quand Davad va bouleverser, bien maladroitement, sa volonté de s'intégrer dans la société de Terrilville. Davad se comporte comme un oncle protecteur, il parle à Malta comme une gamine, une petite chose apeurée.

Althéa partage le même constat de dégoût envers Davad. Pour la jeune femme, il est un traître, un homme méprisable prêt à tout. Dans son classement, Davad est bien bas, « il était même pire qu'eux puisque qu'il les soutenait au détriment de sa propre classe. Faisant fi du jugement des autres Marchands, il parlait en faveur des nouveaux venus aux réunions (…) elle était bien forcée de constater que non seulement il employait des esclaves sur ses propriétés mais qu'il en faisait trafic ». Mais, encore une fois, c'est le fait de renier les traditions et les coutumes qui va dégoûter pour de bon Althéa. Quand elle apprend que Davad est bel et bien impliquée dans le rachat de Parangon, elle n'en peut plus. Son comportement est inacceptable, d'autant plus que la jeune femme sait ce que cela fait d'être privé d'une vivenef. Elle est trahie, elle a mal, surtout que Davad était un proche, presque un oncle : « Althéa avait quitté la pièce, écœurée (…) il avait trahi son peuple. Sous le dégoût, la blessure était cuisante (…) Davad qui l'avait vue grandir, qui lui avait fait porter des fleurs le jour de son seizième anniversaire. Davad le traître ». Voilà le qualificatif qu'on garde de Davad. Un traître. Un homme prêt à tout pour se remettre en course, quitte à pratiquer les pires choses.

Car, Davad pue l'ambition. Il est prêt à marchander la vie d'une jeune fille (Malta) pour regagner sa place. Quand le gouverneur s'annonce à Terrilville, il est prêt à vendre Malta aux désirs charnels et amoureux du Gouverneur. Elle n'est qu'un objet dans sa quête de rédemption. Davad est aveuglé par ses rêves de revanche et de grandeur, il a perdu toute lucidité d'esprit. Ce qu'on lit dans le carrosse qui le mène au bal de bienvenue est clair : « le voilà lui, qui se rendait au bal d'été comme tous les ans depuis si longtemps, mais cette fois il n'était pas seul (…) en face de lui dans la voiture était assis le Gouverneur de Jamaillia (…) il leur présenterait toute la société de Terrilville. Oui. Il allait leur en montrer à tous. Comme il aurait aimé que son épouse bien aimée assistât à son triomphe ». La dernière phrase est importante : encore une fois, Davad est hanté par son passé . C'est un homme que la mort de sa femme a brisé. Malta n'est alors qu’un pion. Elle est là, avec sa beauté et son charme provincial, pour séduire le Gouverneur (« Davad avait l'intention de présenter au Gouverneur sa future épouse. Il était réellement persuadé que le jeune homme s'éprendrait de Malta »). Malheureusement, pris dans ses manigances, Davad n'a pas senti le vent tourner. A Terrilville, la révolte éclate et Davad se fait assassiner.