Shae et Ayt sont des ennemis. Si Ayt Madashi est à la tête de son clan, Shae est la principale conseillère de son frère. Toutes les deux douées avec le jade, elles se sont affrontées dans un combat violent où Ayt a pris le dessus. Leur opposition n’est donc pas seulement lié à la survie de leur clan, elle est aussi personnelle, viscérale. D’ailleurs, Ayt Madashi avait bien conscience que Shae était une formidable adversaire puisqu’elle a tenté de la convaincre de la rejoindre. En vain.
Lors d’une réunion de premier plan entre les deux chefs des clans (Hilo pour le Sans-Cime et Ayt pour la Montagne), une attaque a lieu. C’est un déferlement de violence où les deux individus sont à deux doigts de mourir et sont gravement blessés. Ayt ne doit sa survie qu’à sa remarquable utilisation du jade. A la dérive après avoir sauté de plusieurs étages, elle erre dans les alentours d’un immeuble et elle est retrouvée agonisante par Shae. Tout laisse croire que cette dernière allait la tuer, elle aurait facilement pu mettre fin à la guerre. Elle ne l’a pas fait. Au contraire, elle lui a sauvé la vie.
Ainsi, elle offre un magnifique spectacle à un Anden qui reste sans réaction : « même son imagination la plus folle ne l’avait pas préparé à la vision de sa cousine Kaul shae émergeant du fond du temple du Divin Retour, le bras d’Ayt Mada passé par-dessus son épaule ».
Ayant de solides compétences en médecine, Anden participe à la survie d’Ayt. Tout en la soignant, il se demande pourquoi Shae a sauvé cette femme qui a fait tant de mal à leur clan, a participé à la mort de tant d’hommes et de femmes et a juré leur perte. Il finit par comprendre que Shae ne l’a pas fait par respect mais par nécessité. En effet, Shae était convaincue que son frère et chef de clan (Hilo) était mort ; les deux grands leaders décédés, elle avait peur que son pays (le Kékon) sombre dans le chaos. (« Shae avait sauvé la vie d’Ayt par crainte que tout le pays ne soit déstabilisé par sa disparition »). Il faut préciser que la guerre gagne les pays environnants et que la magie du jade est mal vue par certains : Shae avait sans doute peur de perdre toute indépendance pour Kékon.
Tous ne partagent pas la compréhension d’Anden.
Certains sont simplement dubitatifs ou surpris comme Hilo. L’homme, en voie de guérison après l’attaque, trouve la force de s’interroger (« je n’arrive toujours pas à croire que tu as sauvé Ayt (…) Je l’ai vue avec un couteau dans le cou, s’exclama Hilo d’une voix de plus en plus forte. Toi entre tous, Shae. Il te suffisait de te barrer »). Sa position est compréhensible ; il ne demandait même pas à sa soeur de tuer froidement Ayt mais simplement de s’en aller et de la laisser crever. Il s’attendait à cela de sa part, d’autant plus qu’Ayt a tant fait souffrir Shae (le fameux duel où elle l’a vaincue).
Plus tard, dans les derniers instants de cette guerre de clans, Ayt Madashi transmet le pouvoir à son neveu et se retire des affaires. En réalité, c’est une manoeuvre pour tenter de tuer Hilo lors d’une future réunion avec le nouveau chef du clan de la Montagne.
Juste avant cette réunion, ceux du clan Sans-Cime discutent du futur, de ce qu’il faut faire de leurs ennemis, notamment d’Ayt Madashi. Shae propose de ne pas la tuer. Cet avis dégoûte Wen, la femme et conseillère d’Hilo. On sent dans sa voix tout son dédain (« épargner Ayt Mada est devenu une mauvaise habitude chez toi, Shae »).
Bien entendu, ce qui doit arriver arrive : Ayt lance une attaque inattendue qui tue Hilo. Jaya, la fille d’Hilo et Wen, accuse Shae de sa complaisance, de sa lâcheté. Elle a la haine quand elle accuse Shae d’avoir « eu un faible pour cette sorcière maléfique ». Jaya va même plus loin en laissant entendre que Ayt comptait plus pour Shae que n’importe qui d’autre (« tu n’as jamais témoigné le moindre amour à ton propre frère, espèce de salope sans coeur »). Les mots sont durs.
Est-ce vrai ?
En partie, oui. Shae respectait la tactique et la stratégie d’Ayt. Elle s’est même sentie dépassée quand Ayt a conclu un accord qui allait permettre au clan de la Montagne d’acquérir un avantage décisif. Shae réalise que Ayt et elle ne jouent pas dans la même cour : « Shae en était muette de stupeur. Elle aurait dû lire les nuages. Ayt Mada était tout simplement une meilleure Augure des Saisons qu’elle, un maître stratège d’un niveau que ne pouvait espérer égaler. Là où d’autres cherchaient l’honneur ou la vengeance, Ayt ne cherchait que le contrôle ». Autrement dit, Shae considère Ayt comme un magnifique animal politique en plus d’une grande leader et d’une grande combattante.
Shae a surtout des regrets. Le regret de ne pas l’avoir tuée lors du duel. Le regret de lui avoir sauvé la vie. Ainsi, chaque personne tuée par le clan de la Montagne pèse sur ses épaules, augmente son sentiment de culpabilité (« la liste de tout ce qu’ayt avait infligé au clan sans Cime était interminable, chaque libre dessinait comme une cicatrice laide sur l’âme de Shae »). C’est un fardeau que Shae porte. Elle sait aussi qu’on lui en veut d’avoir fait preuve de faiblesse.
Face à face, les deux femmes s’observent « à travers un fossé de compréhension et d’inimitié de longue date ». On comprend donc que leur relation est complexe, difficile à évaluer ou juger. Tant d’années ont passé depuis le début de la guerre et elles sont des survivantes. Elles ont traversé bien de moments durs et compliqués, se sont fait du mal l’une à l’autre. Elles ont donné tant d’années à cette guerre et tout ça pour rien puisqu’aucun des deux clans n’a gagné. Pire, dans un moment d’intense lucidité, Shae se sent si fragile : « Shae se demanda si Ayt avait également remarqué son propre déclin, si elle la prenait en pitié en voyant qu’elle ne pouvait plus porter de jade. Quand sommes nous devenus vieilles ? songea Shae ».
Il y a presque une obsession de Shae à savoir si Ayt la respecte. La réponse est positive.
Ayt lui rappelle que « je voulais vous persuader de vous joindre à moi, de tracer une voie plus forte pour nos clans et notre pays. Vous avez refusé. Depuis, je vous ai détestée et admirée pour ce choix ». Ayt pense donc que si Shae avait été à ses côtés, tout aurait été différent. Il n’y aurait pas eu de guerre, Kékon aurait été plus forte ; tout le monde aurait donc été gagnant (sauf bien sûr que le clan Sans Cime serait devenu une vulgaire dépendance du clan de la Montagne).
Enfin, il ne faut pas négliger le fait que Shae et Ayt sont deux femmes, deux femmes puissantes et respectées, écoutées dans ce monde où les hommes occupent traditionnellement les positions de pouvoir. Shae en conclut que, malgré la haine, « elles se comprenaient, en tant que femmes émeraude dans un monde d’hommes ».
Quand Nau Sen (un très proche d’Ayt) meurt, Shae assiste de loin à son enterrement. Elle passe son temps à regarder Ayt (ce qui montre une nouvelle fois son obsession). Si elle fait ça, c’est pour s’assurer qu’Ayt souffre (« Shae ressentait un certain plaisir sauvage en songeant qu’Ayt pouvait éprouver un sentiment de perte, qu’elle pouvait pleurer la mort d’un ami »).
Cette idée d’infliger de la douleur à Ayt traverse régulièrement Shae. Des mois plus tôt, quand elle avait sauvé la vie de son ennemie, elle avait quand même été jalouse de ne pas avoir porté le coup presque fatal (« après des décennies de haine meurtrière entre le clan Sans Cime et la Montagne, quelqu’un d’autre avait plongé un couteau dans le cou d’Ayt »). Tout cela illustre bien l’ambiguïté de ce que ressent Shae. Cela oscille entre haine et respect.
A la fin, Ayt est contrainte à l’exil. La sentence lui est annoncée par Anden alors qu’elle s’attendait à voir Shae. Anden lui explique que Shae « a épargné votre vie une fois, et elle dit que c’est tout ce que les dieux peuvent attendre d’elle dans cette vie ». Shae avait donc sans doute peur de perdre son contrôle. Ayt, quant à elle, aurait aimé voir Shae une dernière fois, c’est en tout cas que cela sous-entend. Cela montre bien l’importance que Shae occupe dans la vie d’Ayt. Ennemie, mais proches.




