LES LOUPS N'ONT PAS DE ROI (Robin Hobb) et de la fantasimaginaire
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mercredi 10 juin 2026
lundi 8 juin 2026
[Joe Abercrombie] Chute ou gloire pour Savine ?
L’Union traverse une grande crise, un immense bouleversement. Le peuple, guidé par quelques figues comme la Juge, s’est soulevé et a renversé l’ordre établi. Le roi Orso a été emprisonné. La justice devient expéditive. Les anciens puissants ont le droit à une parodie de procès puis sont exécutés.
Quand l’hiver arrive, la capitale Adua n’est plus que l’ombre d’elle-même : les bâtiments tombent en ruines et les gens meurent de faim. Savine voit là la chance de se sortir d’une situation périlleuse.
Savine est officiellement la fille de Sand dan Glokta et d’Ardee West. Elle est surtout une grande industrielle, une femme féroce en affaires. Elle a échappé aux émeutes de Valbeck et à la tentative ratée de coup d’Etat contre Orso ; son étoile a déjà donc beaucoup pâli. Mais, elle reste une personne à abattre, une cible légitime pour les révolutionnaires.
Si Savine veut survivre, elle doit faire preuve de malice et montrer qu’elle est du côté du peuple. Elle ne peut pas se contenter de beaux mots, de belles tournures de phrases ; il faut de actes. C’est ce qu’elle décide en organisant une distribution de pains et de denrées alimentaires. Elle profite là des réseaux qu’elle avait du temps où elle était puissante. Les révolutionnaires ont pris le pouvoir mais sont désordonnés ; Savine n’a plus beaucoup de pouvoir mais elle sait comment s’y prendre. Mieux, sa démarche semble presque sincère : elle dit à Zuri que « j’ai décidé de… distribuer. Je veux aller dans les quartiers les plus pauvres et … tout donner ».
La distribution alimentaire attire beaucoup de monde. Il faut dire que Savine y met les moyens : « dans le voisinage, je possède six boulangeries. Pour me procurer de la farine, des agents à moi sillonnent le Midderland. Quant à la soupe, on la prépare avec tout ce qui nous tombe sous la main ».
Bien entendu, Savine ne fait pas ça que par bonté d’âme. Elle espère se montrer utile au nouveau régime pour éviter de se faire tuer. Elle a également en tête les éléments de Valbeck qui l’ont grandement marquée. Ils l’ont forcée à avoir un autre regard sur le monde ; elle ne peut plus faire comme si la misère n’existait pas, elle ne peut plus uniquement se concentrer sur la conquête du pouvoir ou l’accumulation de l’influence. Dans un moment d’introspection, elle se rend compte qu’elle n’y arrive plus, qu’elle ne plus parvient être égoïste. Elle s’interroge : « je me demande si le Grand Changement a vraiment aggravé les choses ou s’il les a simplement aggravés pour moi. Y-a-t-il plus de mendiants, ou est-ce moi qui les remarque pour la première fois ? (…) La nuit, je me réveille en sursaut, sûre que les Incendiaires vont venir m’arrêter. Et je sais que je le mérite. ».
Savine fait donc ce qu’elle peut pour survivre. Mais, la réalité la rattrape. Elle est dénoncée par Selest qui profère contre elle de terribles accusations, qui sont en plus vraies. Selest révèle que Savine est le symbole même de l’ancien régime, mais qu’elle a également eu une relation incestueuse avec le roi (« parce qu’il est établi que Savine Brock, des années durant, a été la maîtresse du roi ! (…) Mais il y a pire ! (…) Savine Brock est la soeur du roi ! (…) Savine Brock est la bâtarde du roi Jezal ! ». On ne pouvait pas énoncer pire accusation.
Savine a vite conscience que sa situation est périlleuse. Il faudrait un miracle pour qu’elle échappe à la condamnation à mort. Elle décide de jouer ses maigres atouts. Elle joue la carte de la modestie, la carte de la femme populaire (« vêtue d’une robe d’après grossesse d’un blanc immaculé, Savine n’arborait ni perruque ni bijoux. Ses cheveux noirs plaqués sur le crâne, elle se présentait sous le jour d’une femme ordinaire »). Elle montre qu’elle est une redoutable personne en jouant la carte maternelle. Quand il faut rester en vie, Savine n’a pas de scrupule, surtout qu’elle est interrogée par un individu qui supporte mal la nudité féminine. Elle argumente donc en disant que « depuis que tout a changé, j’ai entendu bien des sermons sur la responsabilité d’une Citoyenne. La maternité est toujours la première (…) Mon lait, je le leur donnerai jusqu’à mon dernier souffle ». Elle allaite donc ses enfants en plein procès, dévoilant sa poitrine.
Mais si elle peut en déstabiliser certains, ce n’est pas le cas avec la Juge. Cette dernière est une femme pleine de violence et de colère, impitoyable et extrêmement dangereuse. Elle est l’apôtre d’une violence démesurée et ses mots sont comme des coups de poignard : « oublions la baiseuse de frère. Et gobons toutes toutes histoire de mère courage, de sauveuse d’orphelins et de providence des pauvres (…) Sous l’apparence d’une jolie femme, tu es la pire vermine de l’ancien régime ».
Savine est donc condamnée à mort. On compte la jeter du toit du tribunal ; heureusement pour elle, une bagarre éclate et elle échappe à son destin. Son accusatrice, la Juge, fait le grand plongeon. Et la situation se retourne : Savine goûte à nouveau au pouvoir.
Elle se venge de certains qui avaient participé à sa chute. C’est le cas de Brisépée, un écrivain la présentant comme une ennemie du peuple. Elle se montre impitoyable avec lui, lui faisant bien comprendre que sa vie dépend de sa volonté (« ta raison de vivre désormais sera de me faire aimer ! Et tu respireras tant que tu me seras utile »).
Savine espère avoir changé, que l’époque de la révolution du peuple lui a permis de changer. Elle se rend compte que n’est pas entièrement le cas, que l’exercice du pouvoir a toujours des effets pervers sur elle (« comment nier qu’elle prenait plaisir à voir les gens quémander son approbation, implorer qu’elle les finance et crever d’envie devant sa réussite ? »).
Mais, un obstacle se dresse face à elle : son époux, Leo. Il est aigri et jaloux. Il ne supporte pas de voir sa femme être plus populaire que lui, plus aimée. Leo ne cache pas ses états d’âme : il les exprime à sa mère, Finree (« elle est très populaire, fit Leo, mécontent. Vous n’avez pas eu ce foutu pamphlet au pays des Angles ? La mère courage, dépoitraillée, nourrissant ses petits devant la cour…? »).
Le mari et la femme sont engagés dans un combat : les enfants de Savine sont les héritiers du trône et eux en sont les régents. Il s’agit donc d’avancer ses pions. Rikke, la cheffe du Nord, met en garde Savine. Il ne faut pas qu’elle sous-estime Leo. Certes, Savine est plus populaire mais Leo a l’armée avec lui (« tout le monde t’admire, t’envie et t’adore. La Petite Fiancée des taudis ! Quand elles parlent de toi, May et Liddy ne trouvent pas de louanges à ta hauteur (…) Mais dans les rues, ce sont pas tes soldats qui patrouillent, pas vrai ? »).
Dès lors, Savine tente d’affaiblir Leo. Elle utilise Jurand (« je commence à croire que Leo est amoureux de quelqu’un d’autre. Et ce depuis toujours. J’ai souvent réfléchi à la façon dont il a réagi aux événements de Sipani (…) Et j’ai émis l’hypothèse qu’il n’était pas dégoûté mais mort de jalousie »). A Sipani, Leo a vu Jurand, son meilleur ami, avoir une relation sexuelle avec un autre homme, et l’a banni.
Savine fait preuve de malice en faisant en sorte que les membres du Conseil se rapprochent de ses vues. Elle fait aussi en sorte que Leo et elle-même ne puissent pas virer l’autre du poste de régent.
Leo ne parvient pas à comprendre ce qui motive Savine. Plus que tout, Savine veut survivre. Le pouvoir n’est pas une fin en soi mais un moyen de vivre. Elle est donc prête à tout pour arriver à ses fins, ce qui la rend encore plus dangereuse. Ce cynisme dégoûte Leo : « c’était toi, ce foutu régime ! C’est ton salaud de père qui a tué les gens dont le nom est gravé sur la place des Martyrs. La pire profiteuse du système, c’était toi, et tu n’en avais rien à foutre ».
vendredi 29 mai 2026
samedi 23 mai 2026
[Thibaut Lafargue] Le bouffon de la couronne / Quelques extratits que j'apprécie
- Comme l’avait prédit Albertain, le fromage que Brèche-Dent avait mangé se révéla avarié. Ses boyaux le lui firent savoir à une heure indue de la nuit, alors que le moulin dormait du sommeil du juste. On dit qu’il resta aux latrines jusqu’au matin, à gouverner sur un royaume fétide.
- Jeanny : Un bouffon est en dessous du peuple, mais au-dessus du roi. Il se situe dans cette folie que les nobles jalousent autant qu’ils la détestent. Amuse le roi et tu amuseras la cour. Alors, tu seras l’être le mieux loti du château, sois-en sur.
- Jeanny : Tout est permis pour le bouffon de la Couronne. L’interdit, il le piétine, les tabous, il les crie haut et fort, et la bienséance… il se torche avec !
- Cette tradition remontait au temps de la Peste Noire qui s’était abattue sur Hylion, lors de la Première Dynastie. L’eau étant perçue comme un véhicule de la maladie, on s’était résignés à ne plus boire que du vin ou de la bière. Rien que ne saurait convenir à un enfant… De là était venue l’idée d’offrir ses larmes en guise de boisson. Ainsi, disait-on, avaient été sauvés les enfants d’Hylion.
- Jeanny : Je savais bien que j’avais pas été gâtée par la nature, que je ressemblais pas franchement à une femme, pas non plus à un homme - à pas grand-chose en vérité. Mais si c’était que ça, un étalon pas trop regardant, ça se trouve. Suffit de le payer pour qu’il crache la purée et le tour est joué. On a un même, et le reste, ça compte plus. Mais non… le Triste a trop bien fait les choses. J’ai tout essayé… Mon ventre est resté aussi plat que mon dos était rond.
- (La Mère-Affiliée à l’enterrement du Marionnettiste) : Pendant un moment, elle considéra le petit cadavre avec l’étonnement stupéfait, et un peu bête, d’une mère confrontée à une vérité qui la dépasse. On voyait presque se dissiper dans ses yeux la lumière aveuglante du déni, occultée par le brouillard gris de l’acceptation. Voilà pourquoi, après de longues minutes silencieux, elle poussa ce hurlement, né des entrailles de sa douleur, qui glace le sang et terrasse le coeur. Tous les fidèles tremblèrent comme un seul homme. Puis la vieille femme déposa le corps sur la tombe du Triste.
- (La mère de Sébrain, à propos de son père) : On s’est regardés longtemps. Je suis sûre qu’en fait ça a duré à peine quelques secondes, mais y a des moments comme ça, où on a le sentiment que le temps se laisse aller.
- Un constat éclaira la poix de ses pensées : pour provoquer le rire, nul besoin d’être bien disposé. On pouvait exceller dans la pitrerie malgré sa mauvaise humeur. Pire, la gaieté que produisait un bouffon semblait proportionnelle à la douleur qu’il ressentait.


