Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

Article épinglé

Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

samedi 1 août 2026

[Le Soldat Chamane] Carsina ne trouve pas le repos

Guétis est frappée par une épidémie de peste envoyée par les Ocellions. Un bon nombre de gens tombent malades ou meurent et Carsina en fait partie. Jamère, en charge du cimetière, les enterre. Voir Carsina morte est nécessairement un choc pour lui car, à une époque, ils étaient fiancés. Tout laisse à croire que, sans son échec à l’école et sa prise de poids massive, ils se seraient mariés. En entendant, il doit enterrer Carsina sans aucune dignité et solennité (« j’inscrivis les noms tels qu’il me les avait donnés ; les cadavres finiraient au fond d’une fosse le lendemain (…) Carsina Thyer »).


L’aspect tragique est que Carsina a fait des kilomètres et des kilomètres pour se retrouver dans la même ville que Jamère (Guétis). Elle n’avait aucune idée qu’il pouvait se trouver là. Elle qui était destinée au militaire Jamère en a épousé un autre, un capitaine, un supérieur de Jamère. On peut affirmer que Carsina n’a pas été contente de revoir Jamère. Ce dernier n’avait que de bonnes intentions envers la jeune femme. Il ne lui en voulait plus d’avoir été rejeté.

Morte, Jamère constate que Carsina a quand même été aimée et considérée. Là où les autres morts se trouvent dans des draps rêches ou quelconques, ce n’est pas le cas de Carsina : «  à la différence des autres, elle était enveloppée non d’une toile grossière, mais d’un drap en tissu fin brodé de dentelle blanche qu’on avait avait enroulé autour d’elle avec soin ». C’est là le dernier geste d’adieu d’un mari amoureux, d’un mari qui tenait à elle.



Morte, Carsina ne trouve pas le repos. Quelque chose continue de la hanter. C’est une Carsina méconnaissable qui dit que « je viens implorer ton pardon, Jamère, comme tu me l’as ordonné. Je m’excuse de mon manque de coeur lors des noces de ton frère ». Carsina n’a pas le choix, elle est soumise à une force qui la dépasse. Elle est la conséquence du désespoir de Jamère, un Jamère frustré, fâché et vexé (« ma prédiction rageuse me revient brutalement en mémoire et je ne me rappelai que trop bien le picotement de pouvoir qui m’avait traversé quand j’avais prononcé ces mots cruels »). 

La cruauté et l’aigreur étaient en effet bien présents. Jamère était plein de hargne en affirmant que « un jour viendra, Carsina, où vous trainerez à genoux devant moi et me supplierez de pardonner la façon dont vous m’avez traité ». Malheureusement pour Carsina, les effets de la magie ne se sont jamais dissipés et elle ne peut pas quitter ce monde sans avoir reçu le pardon de Jamère.


Morte, Carsina l’est sans aucun doute. Si elle se trouve debout en face de Jamère, c’est uniquement parce qu’il lui reste des excuses à faire. Après tout, des cas de gens morts par la peste et revenus à la vie ont été documentés. On les appelle les revivants, des gens qu’on croyait morts qui étaient réalité dans le coma. Ce n’est pas le cas de Carsina qui explique bien à Jamère que rien ne pourra la ramener à la vie et que seule une morte définitive l’attend : « la tisane n’y changera rien, Jamère, tu le sais comme moi. Je ne suis revenue d’entre les morts que pour que te demander ton pardon ; tu me l’avais ordonné (…) Et maintenant je dois mourir à nouveau ».

Il faut noter qu’une autre théorie circule sur la façon dont les morts reviennent à la vie. Là où Jamère fait preuve de rationalité (Jamère a toujours eu du mal à accepter la magie) et parle d’une forme de coma, d’autres mettent en avant des aspects plus mystiques comme l’ancien médecin de la garnison de Guétis. Il pense que « les revivants n’étaient pas ceux qui avaient succombé à la peste mais seulement des cadavres animés par la magie afin d’apporter dans notre monde les messages de l’au-delà ».


Morte, le calvaire de Carsina ne s’arrête pas là. Il ne lui suffit pas d’avoir souffert de l’infection de la peste, d’avoir dû demander le pardon de jamère pour pouvoir mourir. En effet, des témoins tombent sur son cadavre dans la cabane de Jamère. Ne sachant pas ce qui s’y est passé, ils se basent sur ce qu’ils voient. Et tout leur laisse croire que Jamère a abusé sexuellement d’elle, les témoins pensent que Jamère a couché avec la morte Carsina. C’est toute la population de Guétis qui pense que Jamère est coupable, à de rares exceptions près. Même Spic, le meilleur ami de Jamère, a des doutes : « on a trouvé le corps de Carsina dans ton lit (…) Puis, il rougit et ajouta : « elle avait la chambre de nuit retroussée jusqu’à la taille ».

L’agression est une telle infamie que les tentatives de défense de Jamère ne pèsent pas. Pire, elles sonnent presque comme l’oeuvre d’un homme désespéré (« je n’ai pas déshonoré votre épouse, mon capitaine. Carsina était une revivante, revenue de ce qu’elle prenait pour la mort mais qui n’était qu’un coma profond »). Personne n’accorde de crédit à ce que dit Jamère. Tout ce qu’il peut dire est décrédibilisé, ses paroles sont entachées par sa réputation de pervers, de dégénéré. D’après le tribunal, il a en effet commis un des actes les plus vils (« une femme s’évanouit quand il prononça les mots exactions nécrophiles ».

[Le Soldat Chamane] Qui est Orandula ?

Si la religion du dieu de la bonté est la principale en Gernie, le culte d’Orandula, lui, est très marginal. Orandula est un des anciens dieux. Sa foi n’est plus très répandue. On apprend que les gerniens l’ « ont mis au rebut » et que « rares sont ses fidèles aujourd’hui ». Jamère est exaspéré par son comportement (« il se croit drôle à jouer avec les mots »).


Jamère est harcelé par ce dieu (Orandula), un dieu qui lui reproche un geste de miséricorde. Croyant bien faire lors du mariage de son frère, Jamère avait libéré un oiseau que la famille de la mariée voulait sacrifier à ce dieu. L’oiseau empalé, Jamère le croit mort ; en réalité, ce n’est pas encore le cas (« l’oiseau ouvrit les yeux, je faillis le lâcher de saisissement. Il secoua la tête puis déploya ses ailes »). Jamère a donc permis à un oiseau de vivre alors qu’il était condamné à une mort certaine sans intervention. Pour Orandula, c’est une insulte, un geste de défiance. Il dit clairement à Jamère que « tu as pris ce qui me revenait, et ta vie est engagée ; tu me dois une mort en remboursement ». Dès lors, Orandula ne cesse de suivre Jamère, d’apparaître dans sa vie en lui réclamant une vie…


La mère de Jamère nous en apprend plus. Elle tente de rassurer Jamère qui a été horrifié par ce qu’il a vu lors du mariage. Pour elle, ce n’est pas une religion, mais « une tradition, ‘une convenance familiale à respecter ». Cécile (la mariée) a fait ça pour avoir de la chance en mariage. Si elle a tué un oiseau, c’est avec un but clair (« celle qui accomplit le sacrifice espère ne perdre aucun enfant ni à la naissance  ni au berceau »). En retirant l’oiseau empalé sur son bout de bois, Jamère a perturbé la cérémonie (« on tue ses créatures et on les lui offre pour nourrir ses semblables ; là réside l’équilibre »). En libérant l’oiseau, Jamère n’a pas seulement perturbé le cycle, il a commis une offense.


Orandula, dans la croyance populaire, est perçu comme le dieu de la mort. Il ne dément pas : « j’aime tout laisser en ordre derrière moi, d’où mon affinité avec les charognards ». Orandula va même plus loin en s’adressant à Jamère (« comment peut-on être le dieu de la mort sans être aussi celui da la vie ? Il ne s’agit pas de deux choses différentes : l’une est la continuation de l’autre »). Orandula n’a rien à voir avec le dieu unique de la bonté. Tout dans son attitude montre qu’il n’est pas là pour être aimé. D’ailleurs, il dit clairement qu’il n’est « pas le dieu de la compassion ». Il est un dieu, il est au-dessus des hommes et de leurs petites manigances et justifications. Orandula se moque de savoir si Jamère croit en lui ou non (« crois-tu que servir un dieu te dégage des exigences d’un autre ? Crois-tu vraiment que nous tirons notre puissance de votre croyance en nous ? »). Simplement, il est un dieu, il existe. Sa présence s’impose aux humains. On peut également dire qu’Orandula ne cherche pas l’amour des humains ou des croyants, il veut simplement son dû, à savoir une mort dans ce cas. Il rappelle sans cesse à Jamère qu’il n’y a pas d’importance s’il croit en lui ou non. Peu importe la façon, il aura ce qu’il veut. Orandula n’est pas là pour rigoler ou être gentil, il sait même être menaçant (« il me semble qu’une créature saine d’esprit préfèrerait ne pas quitter du regard un être aussi dangereux que moi »).



vendredi 31 juillet 2026

[Joe Abercrombie] Qui est Shenkt ?

Dans une saga qui regorge de personnages plus impressionnants les uns que les autres, Shenkt, malgré un nombre d’apparences limitées, arrive à sortir du lot. Il n’est pas un Roi, il n’est pas un Mage, il ne commande pas une armée.


Lui qui est vu comme un simple assassin qu’on peut acheter est en réalité bien plus que ça. Shenkt a un passé chargé. Il a été un homme du manipulateur Bayaz, il a été un de ses Dévoreurs. Tant d’homme et de femmes ont été pris dans les filets de Bayaz sans jamais pouvoir s’en sortir. Le vieux Mage a usé d’eux pour arriver à ses fins et s’est totalement moqué de ce qu’ils pouvaient vouloir. Bayaz a fait et défait des rois, s’est Seri des banques pour accorder des prêts, etc. 

Shenkt, lui, a tourné le dos et se met même à le défier.

A la fin de Servir froid, la nouvelle patronne de la Styrie, Monza Murcatto, est menacée par un envoyé de Bayaz, Sulfur. Elle n’en mène pas large et semble à deux doigts de céder jusqu’à ce que Shenkt fasse son apparition. Les deux apprentis de Bayaz se font face : « le représentant de Valint et Bank se retourna, et recula, surpris, avant de s’immobiliser, glacé, comme s’il avait découvert la mort lui soufflant à l’oreille ». Voir Sulfur perdre de sa superbe est totalement inattendu. La chose est claire : Sulfur a peur de Shenkt. Si Sulfur craint tant Shenkt, c’est parce que Shenkt a accompli l’inimaginable : tourner le dos à Bayaz. Shenkt énonce calmement la chose. Quand Sulfur lui dit que Bayaz est leur Maître, Shenkt répond que « je n’en ai pas —plus—, vous cous souvenez ? Je lui ai dit que c’était fini ». Shenkt a donc vraisemblablement résisté à la pression de Bayaz et est resté fidèle à ses convictions.


Ayant renié Bayaz, Shenkt ne peut plus craindre grand-monde. Cela devient même un de ses crédos de vie (« jeune homme, il avait étudié avant de se prosterner devant son maître et de jurer de ne plus jamais se prosterner »).

C’est pour cela qu’il ne se prosterne pas devant le duc Orso de Talins qui lui demande de retrouver Monza (« je ne me prosterne pas »).


Si on est tant marqué par Shenkt à la lecture de Servir froid, c’est parce qu’il permet à la fantastique Monza Murcatto de s’élever. Sans Shenkt, pas de Monza. Il est celui qui la maintient en vie alors qu’elle a été trahie par son employeur, le duc Orso de Talins (« La tuer ? répéta-t-il (…) après l’avoir descendue de la montagne ? Après lui avoir réparé les os et l’avoir secourue »). On comprend que c’est Shenkt qui a sauvé Monza au début du roman. Sans lui, Monza aurait été morte. Shenkt n’hésite donc pas, à nouveau, à tenir tête au duc de Talins (Orso) qui l’a pourtant employé pour retrouver Monza et sa quête de vengeance.


Dans la seconde trilogie de Joe Abercrombie, les rumeurs se disputent au sujet de Shenkt.

C’est principalement Vick qui centralise le plus de rumeurs sur Shenkt. Avant de le voir, elle entend un tas de choses sur lui. Certains disent qu’ « il mange ses victimes ». On murmure que ses compétences sont supérieures « à celles du commun des mortels ». D’autres affirment que Shenkt est « un sorcier qui s’était damné en mangeant de la chair humaine ». Celle-là semble être vraie puisque Shenkt est bel et bien un Dévoreur. Shenkt a donc bel et bien violé la Deuxième Loi d’Euz.

Shenkt est fort : il se débarrasse sans aucun souci des gros bras de l’Inquisition de l’Union (« Vick se souvint de ce que Shenkt avait fait aux deux Tourmenteurs sur le quai de Port Ouest. Des colosses propulsés dans les airs comme des poupées »). En réalité, ce qui impressionne le plus Vick n’est pas la force de Shenkt, mais son apparence. Il est si banal, si transparent, si quelconque (« gratifia Vick d’un sourire hésitant, presque comme s’il entendait s’excuser. Pour avoir plus ordinaire que lui, il fallait se lever tôt »)… Et pourtant, Shenkt reste « le tueur le plus célèbre de Styrie » et peut-être même de ce monde.

mercredi 29 juillet 2026

[Joe Abercrombie] Vick dan Teufel (1) : l'impact des camps

Envoyée dans le camp du pays des Angles par Glokta, Vick dan Teufel finit quand même par travailler pour l’Inquisition de l’Union. Elle est donc une agente zélée et compétente de ceux qui ont condamné sa famille et elle au pire. Pourquoi ?


C’est simple. Vivre dans les camps a été une réelle épreuve tragique et inhumaine pour la jeune femme. Elle y a frôlé la mort plusieurs fois, elle a été confrontée à son impuissance. En ayant pu quitter cet enfer, elle a réalisé qu’elle devait être du bon côté si elle voulait survivre. Ainsi, sa maxime est qu’ « il faut toujours être du côté des vainqueurs ». C’est ce qui lui permet d’avoir une certaine souplesse, de servir celui qui a ruiné la vie de sa famille.


En effet, Vick sert Glokta et l’inquisition même si elle sait que c’est la faute de Glokta si sa vie a mal tourné (« c’est vous qui avez envoyé ma famille dans les camps »). 


Elle s’est retrouvée là-bas alors qu’elle n’était qu’une gamine : trop petite pour s’opposer à la décision mais assez grande pour en souffrir. Tous ont été victimes de l’arbitraire de Glokta qui a accusé et condamné son père, Sepp dan Teufel, sans preuves.  


Quand elle parle de sa vie dans les camps, on ressent toute sa détresse vécue : « Vick avait effectivement huit ans, mais elle croupissait dans la cave puante d’un bateau, enchainée avec toute sa famille et un groupe d’autres prisonniers. Tous en route pour les camps du Pays des Angles, dont elle serait la seule à revenir ». Vick a donc vu ses parents, ses soeurs et son frère mourir.

Avant de les voir mourir, elle a eu le temps de se rendre compte que l’on pouvait tout perdre. Après tout, dans l’Union, la famille dan Teufel était influente et puissante. Dans les camps, elle n’est plus rien. Ses membres ne sont que des prisonniers comme les autres qui subissent des mauvais traitements et des humiliations. Elle se rappelle que « dans les camps, elle avait dormi à côté d’inconnus. Des corps serrés les uns contre les autre dans la paille puante, comme les porcelets d’une portée. C’était toujours mieux que de crever de froid » et « la crasse, la douleur, la faim, la mort, l’injustice et la trahison. Les ténèbres éternelles des mines, la chaleur brûlante des fours, la fureur et le désespoir permanents, les cadavres dans la neige ».


Tout laisse à croire que les camps n’offraient qu’un destin à Vick : la mort. Pourtant, elle a survécu, tirée de là par Glokta. Elle est devenue une personne différente, prête à tout pour rester en vie. Les camps ont endurci Vick. 

Elle, la fille de famille de noble, a perdu toute l’éducation reçue ; de toute façon, elle n’avait pas le choix. Les camps n’offraient aucune échappatoire, aucune chance (« quand on grandissait dans les camps, contrainte de dormir avec des inconnus, de partager la chaleur, la puanteur et les vermines, la pudeur était un luxe qu’on renonçait à s’offrir »).

C’était elle ou les autres, et elle a commis l’ultime méfait en dénonçant son frère qui préparait une révolte. Elle l’a vendu pour acheter sa liberté.


Glokta voit en elle un potentiel (« dans les camps, les tiens sont morts et tu as survécu (…) ces gens sont morts parce qu’ils n’étaient pas assez forts. Contrairement à toi »). Glokta a alors façonné Vick, ce qui n’est pas une mince prouesse. La femme aurait très bien pu vouloir se venger de lui. Cela a été le contraire : elle a espionné pour lui, l’a servi et est devenue Inquisitrice. Par exemple, elle a infiltré les rebelles de Valbeck, a fait semblant de prendre part à leur cause pour mieux les trahir. Elle a fait cela sans trop de regrets ou de remords. Tout simplement parce qu’elle veut vivre du côté de ceux qui dominent, et là, c’est le camp de l’Union.