Guétis est frappée par une épidémie de peste envoyée par les Ocellions. Un bon nombre de gens tombent malades ou meurent et Carsina en fait partie. Jamère, en charge du cimetière, les enterre. Voir Carsina morte est nécessairement un choc pour lui car, à une époque, ils étaient fiancés. Tout laisse à croire que, sans son échec à l’école et sa prise de poids massive, ils se seraient mariés. En entendant, il doit enterrer Carsina sans aucune dignité et solennité (« j’inscrivis les noms tels qu’il me les avait donnés ; les cadavres finiraient au fond d’une fosse le lendemain (…) Carsina Thyer »).
L’aspect tragique est que Carsina a fait des kilomètres et des kilomètres pour se retrouver dans la même ville que Jamère (Guétis). Elle n’avait aucune idée qu’il pouvait se trouver là. Elle qui était destinée au militaire Jamère en a épousé un autre, un capitaine, un supérieur de Jamère. On peut affirmer que Carsina n’a pas été contente de revoir Jamère. Ce dernier n’avait que de bonnes intentions envers la jeune femme. Il ne lui en voulait plus d’avoir été rejeté.
Morte, Jamère constate que Carsina a quand même été aimée et considérée. Là où les autres morts se trouvent dans des draps rêches ou quelconques, ce n’est pas le cas de Carsina : « à la différence des autres, elle était enveloppée non d’une toile grossière, mais d’un drap en tissu fin brodé de dentelle blanche qu’on avait avait enroulé autour d’elle avec soin ». C’est là le dernier geste d’adieu d’un mari amoureux, d’un mari qui tenait à elle.
Morte, Carsina ne trouve pas le repos. Quelque chose continue de la hanter. C’est une Carsina méconnaissable qui dit que « je viens implorer ton pardon, Jamère, comme tu me l’as ordonné. Je m’excuse de mon manque de coeur lors des noces de ton frère ». Carsina n’a pas le choix, elle est soumise à une force qui la dépasse. Elle est la conséquence du désespoir de Jamère, un Jamère frustré, fâché et vexé (« ma prédiction rageuse me revient brutalement en mémoire et je ne me rappelai que trop bien le picotement de pouvoir qui m’avait traversé quand j’avais prononcé ces mots cruels »).
La cruauté et l’aigreur étaient en effet bien présents. Jamère était plein de hargne en affirmant que « un jour viendra, Carsina, où vous trainerez à genoux devant moi et me supplierez de pardonner la façon dont vous m’avez traité ». Malheureusement pour Carsina, les effets de la magie ne se sont jamais dissipés et elle ne peut pas quitter ce monde sans avoir reçu le pardon de Jamère.
Morte, Carsina l’est sans aucun doute. Si elle se trouve debout en face de Jamère, c’est uniquement parce qu’il lui reste des excuses à faire. Après tout, des cas de gens morts par la peste et revenus à la vie ont été documentés. On les appelle les revivants, des gens qu’on croyait morts qui étaient réalité dans le coma. Ce n’est pas le cas de Carsina qui explique bien à Jamère que rien ne pourra la ramener à la vie et que seule une morte définitive l’attend : « la tisane n’y changera rien, Jamère, tu le sais comme moi. Je ne suis revenue d’entre les morts que pour que te demander ton pardon ; tu me l’avais ordonné (…) Et maintenant je dois mourir à nouveau ».
Il faut noter qu’une autre théorie circule sur la façon dont les morts reviennent à la vie. Là où Jamère fait preuve de rationalité (Jamère a toujours eu du mal à accepter la magie) et parle d’une forme de coma, d’autres mettent en avant des aspects plus mystiques comme l’ancien médecin de la garnison de Guétis. Il pense que « les revivants n’étaient pas ceux qui avaient succombé à la peste mais seulement des cadavres animés par la magie afin d’apporter dans notre monde les messages de l’au-delà ».
Morte, le calvaire de Carsina ne s’arrête pas là. Il ne lui suffit pas d’avoir souffert de l’infection de la peste, d’avoir dû demander le pardon de jamère pour pouvoir mourir. En effet, des témoins tombent sur son cadavre dans la cabane de Jamère. Ne sachant pas ce qui s’y est passé, ils se basent sur ce qu’ils voient. Et tout leur laisse croire que Jamère a abusé sexuellement d’elle, les témoins pensent que Jamère a couché avec la morte Carsina. C’est toute la population de Guétis qui pense que Jamère est coupable, à de rares exceptions près. Même Spic, le meilleur ami de Jamère, a des doutes : « on a trouvé le corps de Carsina dans ton lit (…) Puis, il rougit et ajouta : « elle avait la chambre de nuit retroussée jusqu’à la taille ».
L’agression est une telle infamie que les tentatives de défense de Jamère ne pèsent pas. Pire, elles sonnent presque comme l’oeuvre d’un homme désespéré (« je n’ai pas déshonoré votre épouse, mon capitaine. Carsina était une revivante, revenue de ce qu’elle prenait pour la mort mais qui n’était qu’un coma profond »). Personne n’accorde de crédit à ce que dit Jamère. Tout ce qu’il peut dire est décrédibilisé, ses paroles sont entachées par sa réputation de pervers, de dégénéré. D’après le tribunal, il a en effet commis un des actes les plus vils (« une femme s’évanouit quand il prononça les mots exactions nécrophiles ».