Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

mercredi 14 octobre 2026

[Julie Victoria Jones] Les motifs de l'ombre / Quelques extraits que j'apprécie

  • Les braves gens de Bay’Zell étaient célèbres à de nombreux titres, mais certainement pas pour leur capacité à tenir leur langue.
  • Tout avait changé. Des mouettes criaient au-dessus de sa tête. Des chiens aboyaient, des porcs couinaient, des oies caquetaient. La puanteur des lieux était omniprésente, une odeur doucereuse de végétation en décomposition à laquelle se mêlait le parfum salé de la mer. Le soleil frappait son visage et le vent la cinglait, plaquant son chemisier contre sa poitrine. Des rats détalaient et des mouches bourdonnaient. Tessa se sentit prise de vertige, emportée par ce flot de sensations nouvelles.
  • (Ravis) : Il savait que la trahison du banquier n’aurait pas dû le surprendre — la trahison l’avait poursuivi toute sa vie —, mais aujourd’hui encore, depuis quatorze ans qu’il ne comptait que sur lui-même, la traîtrise d’un ami continuaient à l’écoeurer. 
  • En écoutant Ravis, Tessa avait de plus en plus froid. Elle se sentait toute petite, insignifiante, perdue. Ce monde dans lequel elle se retrouvait était beaucoup plus féroce que celui qu’elle avait quitté. Les événements s’y enchaînaient à une vitesse inquiétante, les gens s’y montraient plus impétueux, plus dangereux, plus réels. Comme si la vie avait été bouillie, distillée, pour en extraire une forme concentrée.
  • (Tessa) : Comme dans la cave de Mersall, elle eut la sensation que, si elle pouvait seulement faire un pas en arrière et contempler les événements avec un peu de recul, elle parviendrait à distinguer un motif dans cet enchevêtrement de lignes aléatoires.
  • (Izgard) : Les cuisiniers, ces imbéciles, avaient pris l’initiative de lui servir les meilleurs morceaux de gibier, dans l’espoir de lui donner de la force. Or, la viande était le pire des mets lorsqu’on était privé de goût. Coriace, fibreuse, grillée, il fallait la mastiquer inlassablement avant de l’avaler ; et pour qui ne pouvait en apprécier la saveur, le jeu n’en valait pas la chandelle.
  • (Angeline) : Angeline n’aimait pas beaucoup sa voix. Avant son mariage avec Izgard, les autres femmes la tournaient en dérision, affirmant qu’elle était trop aigüe et enfantine. Maintenant qu’Angeline était l’épouse du roi, personne n’osait plus tenir de tels propos. Curieusement, le silence des femmes ne lui avait pas procuré la satisfaction attendue ; au contraire, il l’attristait plutôt.
  • (La mère Emith à propos de son fils) : Et s’il y a une chose que les hommes de Maribane apprécient davantage que la pluie contre leur visage en pleine tempête, c’est bien de pleurer sur leur sort dans le noir. C’est une île si froide, si humide ; faite pour ruminer, oui-da. Je crois bien que si mon cher vieux mari ne m’avait pas épousée, il se serait noyé dans ses larmes.
  • (Tessa) : Elle s’était habituée au pot de chambre et à l’écope de paille qui l’accompagnait, à tirer l’eau d’une cruche et non d’un robinet, à l’éclairage qu’il fallait emporter avec soi, aux rober qu’il fallait lacer, au feu qui réclamait autant d’attentions qu’un parent riche et malade de la générosité duquel dépendrait chaque membre de la maisonnée
  • Tessa absorbait tous ces détails avec avidité. Elle s’en nourrissait comme une enfant affamée, raflant tout ce qu’elle pouvait pour se remplir le ventre. Des années durant elle avait eu faim de détails, de connaissances, d’implication. Arriver ici dans ce monde, dans cette maison revenait à s’asseoir à la table d’un banquet et de se voir encouragée à dévorer jusqu’à satiété. Elle n’avait plus qu’à renvoyer les plats.
  • (Ederius) : Les gens avaient raison d’avoir peur. Il y avait un pouvoir là-dessous. Non pas dans l’encre ou le parchemin ni dans le dessin, mais dans l’acte de création lui-même. Lorsque l’encre brûlait le vélin en une courbe habile, quand la vision du scribe prenait forme sur la page et que mille ans de tradition donnaient naissance à quelque chose de nouveau, une demande fusait vers l’au-delà. Un pouvoir était invoqué. Et les scribes doués de la faculté de le percevoir et de l’accepter étaient en mesure de s’en constituer une arme, un bouclier, une tour d’ivoire. Ils parvenaient à influer sur des vies qui n’étaient pas la leur.
  • (Tessa) : La mère Emith. Debout ! Le choc d’assister à un spectacle aussi extraordinaire agit profondément sur le cerveau de Tessa. Tout se remit en place aussitôt : les noms des différentes parties de son corps, le souvenir de l’endroit où elle était, la dernière chose qu’elle avait accomplie et pourquoi. Elle retrouva même sa voix.
  • (Ravis à Camron) : Parce que ne parviens pas à prévoir les mouvements d’Izgard aussi bien que je l’aurais cru. Il a recours à des forces dont j’ignore tout et que je n’ai jamais affrontées. Je ne connais plus les règles du jeu. Et cela me rend nerveux.
  • (Izgard) : Il voulait connaître la griserie de la victoire, du pouvoir conquis de haute lutte et des acclamations de ses barons et seigneurs. Il en voulait la face sombre également : les carcasses en décomposition les plaies suppurantes, la boue, la poussière et les mouches.

samedi 10 octobre 2026

[Joe Abercrombie] Valbeck

Le monde change, l’industrie progresse et crée de la richesse. Elle attire tout un tas d’investisseurs, surtout des gens proches du pouvoir à Adua et du roi Jezal. Chaque jour, de nouvelles usines ouvrent à Valbeck. Pour une femme d’affaires comme Savine, c’est une opportunité à ne pas manquer tant la promesse d’enrichissement est importante. 

Déjà propriétaire d’usines à Valbeck, elle rencontre le patron, celui qui gère les quotidiens. Il lui dresse un portrait flatteur de la situation. A l’écouter, tout va bien, il n’y a aucun problème à signale. Il affirme fièrement que « le troisième bâtiment est activé et en service. Nous produisons à pleine capacité. Les prix baissent les bénéfices augmentent ». Les chiffres dissimulent une sordide réalité : la richesse se fait en exploitant des travailleurs bien jeunes, des enfants. Le gérant a, en quelque sorte, théorisé et industrialisé l’exploitation de gosses. C’est un système bien rodé : « si on excepte la commission payée aux orphelinats où nous les achetons, et avec des frais de nourriture et d’habillement réduits au minimum, ces gosses ne nous coûtent rien. Aucun salaire ! ». Il a à sa disposition une main d’œuvre fournie, presque sans limites qui ne lui coûte rien et ne demande rien. A l’écouter, ils sont bien heureux d’avoir à manger et un toit au-dessus de la tête. On peut le trouver sans cœur, froid. Il assume (« chez un patron, les sentiments sont encore plus dangereux que chez un militaire »). 

Savine se heurte à la réalité. Elle sent bien que le discours de son collaborateur est trop beau, trop propre. Quand elle dine chez lui, elle ne peut pas nier que ce qu’elle voit (la belle maison bien décorée) ne représente pas fidèlement Valbeck. Elle interroge une servante May qui lui parle franchement de son quotidien. Et il est assez triste, bien loin de tout ce que Savine a pu entendre jusque là. May dénonce « les murs gluants d’humidité, les enfants qui jouent dans les caniveaux, les ruelles transformée en enclos à cochon, l’au imbuvable qu’on tire à la fontaine »… Bref, Valbeck est comme un dépotoir à ciel ouvert, un endroit où on ne voudrait pas vivre mais où on doit vivre, faute de mieux.

Il n’est donc pas si étonnant que la grogne monte. Des ouvriers se rassemblent, la contestation s’organise. Dans tous les discours, c’est un ras-le-bol qui s’exprime. Les gens de Valbeck en ont marre d’être considérés comme des êtres sans volonté, juste bons à satisfaire les désirs des autres. Malmer, lui, dénonce la prostitution subie par bien trop de femmes (« pour avoir attiré l’œil de certains propriétaires, des jeunes filles sont contraintes à travailler de nuit. Le genre de service qu’on leur impose, j’imagine que vous le connaissez »). Dès lors, les discours se radicalisent et des figures émergent comme la Juge ou Risinau. Ce dernier devient l’apôtre de la violence. Il n’y a pas d’alternative possible : « le temps des paroles est révolu, mes amis parce que personne ne nous écoute. Pour nous, l’heure est venue de refuser le joug et de nous dresser comme des femmes et des hommes libres. Si on ne nous donne pas notre dû, il faudra le prendre de force ». On comprend que les propriétaires n’ont pas écouté les demandes des travailleurs, pas plus qu’envisagé d’améliorer la vie des habitants de la ville. Dans leur volonté de faire plus de profits, ils ont négligé tout le reste. 

Dès lors, des émeutes éclatent. Les puissants sont chassés, traqués, battus, jugés, humiliés, tués. Les rues brûlent, des maisons sont saccagées. C’est une mêlée à l’échelle de la ville sans règles ni lois. Savine se trouve plongée en plein cœur de la révolution urbaine. Elle a bien conscience d’être une cible de premier plan car elle est riche et elle est la fille du Grand Inquisiteur ; d’une certaine façon, elle a une cible dessinée sur le front, sa tête est mise à prix. Elle n’a pas d’autre choix que de se cacher, de se dissimuler (« Savine n’avait qu’une envie : s’enfouir sous les immondices et s’y cacher »). Elle tente de changer d’apparence, échange sa belle tenue de femme riche contre celle d’une mendiante. Dans la panique, elle ne pense pas à changer son corset. Et un œil aguerri peut facilement la repérer. May (la servante) la reconnait. Les rôles se sont inversés même si les deux sont dans une situation précaire. May ne soutient pas tant que ça la révolte alors que Savine en est une cible prioritaire.

May sauve Savine. Elle lui offre un toit alors que Savine était à bout de souffle, sans échappatoire, perdue. Si elle avait été attrapée par quelqu’un d’autre, elle n’aurait rien eu à dire pour se dédouaner (« Savine voulut improviser une histoire convaincante, (…) mais elle était vidée de tout »). Les horreurs vus et entendus l’ont donc mise à terre pire qu’une bastonnade. Elle qui maniait si bien les mots, qui jouait la riche intouchable se retrouve plus bas que terre.

De toute façon, elle a bien raison de se méfier de la colère de la foule. Certains de ses proches comme Lisbit (sa maquilleuse) n’ont pas sa chance ; la torture les attend (« portez-la dans la cour dit un homme, on découvrira vite ce qu’elle sait »).

Pour ne rien arranger, la Juge se délecte de la mort. Elle fait pendre bon nombre de gens qui étaient simplement du mauvais côté (« ces poutres étaient devenus des présentoirs à pendus. Une bonne centaine, au minimum, et sans doute plus. Des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards, tout se balançant au rythme de la brise »). 

May est la fille de Gunnar Broad. Lui qui fut un soldat de légende se retrouve par la force des choses à Valbeck. On lui a volé sa maison lorsque les propriétaires terriens ont voulu s’agrandir. Il n’a pas eu d’autre choix que le départ forcé. A Valbeck, il gagne une misère et se trouve pris dans le violent soulèvement. Il tente d’expliquer la situation à sa femme : « Malmer fait de son mieux pour aider les gens, et moi  je le soutiens. Je monte la garde sur les barricades. Je distribue des vivres. N’étant plus un soldat ni un paysan, que devrais-je être ? ». On voit que Gunnar est un homme qui a été dépouillé de son statut par l’époque : ses talents de guerrier ne sont pas demandés, son travail lui a  été usurpé. Comme tant d’autres, il se retrouve pris dans l’engrenage.

May est bien plus réaliste. Elle a compris que « quand tout ce sera fini, les représailles feront très mal ». La révolte ne peut pas gagner selon elle. Le pouvoir en place ne tolérera pas un soulèvement dans la ville la plus symbolique de son tissu industriel. 

A Adua, les choses se mettent en place. Alors qu’il devait partir faire la guerre dans le Nord, le prince Orso est envoyé à Valbeck (« Votre Grandeur, il y a une révolnte en cours à Valbeck »). Orso y va avec l’envie de résoudre le problème, en étant ferme et juste. Il ne cherche pas nécessairement à faire un bain de sang. Mais, il n’est qu’un pion, tout prince qu’il est. 

Vick, une Inquisitrice, est infiltrée auprès des émeutiers. Elle arrive à gagner une place importante et à se retrouver dans l’équipe de négociations chargée de trouver un accord. Evidemment, elle trahit la cause qu’elle est censée défendre. Elle informe Orso qu’il a toutes les cartes en main et qu’il ne doit rien accorder (« Malmer est ce qu’il y a de plus proche d’un chef (…) Il a des revendications mais en réalité il est acculé. La famine menace et l’ordre se délite (…) si vous proposez une amnistie pour les Casseurs, ça devrait le convaincre de se rendre »). Les principaux leaders ont pris la fuite, il ne reste plus que des boucs-émissaires, des individus bons à être sacrifiés. Pourtant, Orso cherche à se montrer juste et négocie un accord avec les émeutiers. Il ne déchaine pas son armée. Enfin, c’est ce qu’il croit car des ordres viennent d’en haut. Quand il se réveille le lendemain, Orso assiste à un spectacle qui le foudroie sur place. Des exécutions de masse ont eu lie. Pike dit que « les deux cents traitres ont été exécutés ». Et cela ne va pas s’arrêter là. En effet, il faut faire une démonstration de force, montrer qu’on est impitoyable. Alors, leurs corps seront dressés sur des poteaux. Il faut « les exhiber afin qu’ils servent d’exemple ». Les émeutes de Valbeck ont donc un été un échec. En tout cas, c’est pour le moment.


mercredi 7 octobre 2026

Mon rêve, je le tenais dans mes bras, et il était mort.


 

[Andrzej Sapkowski] La tour des fous / Quelques extraits que j'apprécie

  • La charrette bloquait quasiment toute la ruelle, et l’espace qu’elle n’encombrait pas était investi par un groupe d’enfants déguenillés occupés à dénicher dans le fumier une chose particulièrement intéressante.
  • On discutait donc, on dormait, on discutait de nouveau, on s’arrêtait, on discutait puis on dormait. On mangeait. On but aussi une flasque d’eau-de-vie que le prêtre sortit de son coffret personnel. On en but une seconde, sortie cette fois par le rabbin de sous son long manteau de fourrure.
  • Urban Horn à Reynevan : Et je peux comprendre qu’ils s’emportent en entendant que Dieu n’existe pas, qu’on peut se foutre du décalogue, et même qu’il convient de le faire, qu’on doit rendre gloire à Lucifer. Je comprends que, face à un tel dictum, ils hurlent à l’hérésie. Mais qu’en est-il en vérité ? Qu’est-ce qui les courrouce le plus ? Ce n’est ni l’apostasie ni l’impiété, ce n’est ni la négation des sacrements ni la révision ou la contestation des dogmes, ce n’est pas la démonolâtrie. Non, ce qui les insupporte au plus haut point, c’est l’appel à la pauvreté évangélique. À l’humilité. Au sacrifice. Au service de Dieu et du prochain. Ils deviennent fous lorsqu’on exige d’eux qu’ils renoncent à l’argent et au pouvoir.
  • Sont méprisés ceux qui rapportent gratuitement. Pour une cause. Par peur. Parce qu’ils sont guidés par la colère ou la haine. Je te l’ai déjà dit : Judas est méprisé non pas parce qu’il a trahi le Christ, mais parce qu’il l’a fait à bas prix.
  • Charley à Reynevan : Je ne voudrais pas que notre sympathique rencontre soit gâchée par des non-dits. Aussi t’avouerai-je franchement et sans ambages, Reinmar : ton plan est bon à farcir le cul d’un chien.
  • Charley : Peste ! Il ne manque plus au tableau que Balaam et son ânesse. Refrène un peu ton imagination, Justus. L’excès dans ce domaine est comme l’excès de sel dans une soupe. Et ce n’est pas bon pour les affaires.
  • Samson Miel à Gutenberg : La crasse sera élevée au rang de vertu, d’abominables extrémistes seront présentés comme des révolutionnaires progressistes, des formules minables passeront pour de sages devises, la pacotille deviendra une valeur. Chaque bêtise sera reconnue, chaque stupidité sera acclamée. Car tout sera imprimé. Tout ce qui est écrit noir sur blanc a un pouvoir, cela oblige. Il sera aisé de lancer ce phénomène, messire Gutenberg. Et de le développer. Mais pourra-t-on y mettre un terme ?
  • Samson Miel à Reynevan : Tu devrais jouer aux échecs. Tout y serait à ton goût. Les champs idéalement carrés y sont soit noirs soit blancs.
  • Charley à Reynevan : je m’étais promis qu’une fois arrivés en Hongrie, en sécurité à Buda, je t’emmènerais sur le pont du Danube et je te botterais les fesses au point de te faire tomber à l’eau. Heureux et ému, j’ai changé d’avis aujourd’hui.
  • Charley, à propos de l’Inquisition : Le problème (La voix de Charley était plus que sinistre.), ce n’est pas ce dont elle nous accusera. Mais ce que nous avouerons.
  • Charley : Mon conseil est tout autre, souffla-t-il. Quand ils s’en prendront à toi, parle. Avoue. Donne des noms. Collabore. Tu feras de toi un héros plus tard. Quand tu écriras tes mémoires.