- Les braves gens de Bay’Zell étaient célèbres à de nombreux titres, mais certainement pas pour leur capacité à tenir leur langue.
- Tout avait changé. Des mouettes criaient au-dessus de sa tête. Des chiens aboyaient, des porcs couinaient, des oies caquetaient. La puanteur des lieux était omniprésente, une odeur doucereuse de végétation en décomposition à laquelle se mêlait le parfum salé de la mer. Le soleil frappait son visage et le vent la cinglait, plaquant son chemisier contre sa poitrine. Des rats détalaient et des mouches bourdonnaient. Tessa se sentit prise de vertige, emportée par ce flot de sensations nouvelles.
- (Ravis) : Il savait que la trahison du banquier n’aurait pas dû le surprendre — la trahison l’avait poursuivi toute sa vie —, mais aujourd’hui encore, depuis quatorze ans qu’il ne comptait que sur lui-même, la traîtrise d’un ami continuaient à l’écoeurer.
- En écoutant Ravis, Tessa avait de plus en plus froid. Elle se sentait toute petite, insignifiante, perdue. Ce monde dans lequel elle se retrouvait était beaucoup plus féroce que celui qu’elle avait quitté. Les événements s’y enchaînaient à une vitesse inquiétante, les gens s’y montraient plus impétueux, plus dangereux, plus réels. Comme si la vie avait été bouillie, distillée, pour en extraire une forme concentrée.
- (Tessa) : Comme dans la cave de Mersall, elle eut la sensation que, si elle pouvait seulement faire un pas en arrière et contempler les événements avec un peu de recul, elle parviendrait à distinguer un motif dans cet enchevêtrement de lignes aléatoires.
- (Izgard) : Les cuisiniers, ces imbéciles, avaient pris l’initiative de lui servir les meilleurs morceaux de gibier, dans l’espoir de lui donner de la force. Or, la viande était le pire des mets lorsqu’on était privé de goût. Coriace, fibreuse, grillée, il fallait la mastiquer inlassablement avant de l’avaler ; et pour qui ne pouvait en apprécier la saveur, le jeu n’en valait pas la chandelle.
- (Angeline) : Angeline n’aimait pas beaucoup sa voix. Avant son mariage avec Izgard, les autres femmes la tournaient en dérision, affirmant qu’elle était trop aigüe et enfantine. Maintenant qu’Angeline était l’épouse du roi, personne n’osait plus tenir de tels propos. Curieusement, le silence des femmes ne lui avait pas procuré la satisfaction attendue ; au contraire, il l’attristait plutôt.
- (La mère Emith à propos de son fils) : Et s’il y a une chose que les hommes de Maribane apprécient davantage que la pluie contre leur visage en pleine tempête, c’est bien de pleurer sur leur sort dans le noir. C’est une île si froide, si humide ; faite pour ruminer, oui-da. Je crois bien que si mon cher vieux mari ne m’avait pas épousée, il se serait noyé dans ses larmes.
- (Tessa) : Elle s’était habituée au pot de chambre et à l’écope de paille qui l’accompagnait, à tirer l’eau d’une cruche et non d’un robinet, à l’éclairage qu’il fallait emporter avec soi, aux rober qu’il fallait lacer, au feu qui réclamait autant d’attentions qu’un parent riche et malade de la générosité duquel dépendrait chaque membre de la maisonnée
- Tessa absorbait tous ces détails avec avidité. Elle s’en nourrissait comme une enfant affamée, raflant tout ce qu’elle pouvait pour se remplir le ventre. Des années durant elle avait eu faim de détails, de connaissances, d’implication. Arriver ici dans ce monde, dans cette maison revenait à s’asseoir à la table d’un banquet et de se voir encouragée à dévorer jusqu’à satiété. Elle n’avait plus qu’à renvoyer les plats.
- (Ederius) : Les gens avaient raison d’avoir peur. Il y avait un pouvoir là-dessous. Non pas dans l’encre ou le parchemin ni dans le dessin, mais dans l’acte de création lui-même. Lorsque l’encre brûlait le vélin en une courbe habile, quand la vision du scribe prenait forme sur la page et que mille ans de tradition donnaient naissance à quelque chose de nouveau, une demande fusait vers l’au-delà. Un pouvoir était invoqué. Et les scribes doués de la faculté de le percevoir et de l’accepter étaient en mesure de s’en constituer une arme, un bouclier, une tour d’ivoire. Ils parvenaient à influer sur des vies qui n’étaient pas la leur.
- (Tessa) : La mère Emith. Debout ! Le choc d’assister à un spectacle aussi extraordinaire agit profondément sur le cerveau de Tessa. Tout se remit en place aussitôt : les noms des différentes parties de son corps, le souvenir de l’endroit où elle était, la dernière chose qu’elle avait accomplie et pourquoi. Elle retrouva même sa voix.
- (Ravis à Camron) : Parce que ne parviens pas à prévoir les mouvements d’Izgard aussi bien que je l’aurais cru. Il a recours à des forces dont j’ignore tout et que je n’ai jamais affrontées. Je ne connais plus les règles du jeu. Et cela me rend nerveux.
- (Izgard) : Il voulait connaître la griserie de la victoire, du pouvoir conquis de haute lutte et des acclamations de ses barons et seigneurs. Il en voulait la face sombre également : les carcasses en décomposition les plaies suppurantes, la boue, la poussière et les mouches.
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