L'histoire de Glasfeu

Dans la saga du Royaume des Anciens, des créatures font leur retour en force, les dragons. Nous en avons un premier aperçu quand Vérité décide de forger un dragon de pierre pour affronter les terribles Pirates Rouges. Un certain nombre d'indices lors de sa quête nous montre qu'ils ont bel et bien existé (des rêves d'Art de Fitz, des paroles du Fou, des textes anciens). La confirmation de leur existence viendra des Aventuriers de la Mer quand Tintaglia émergera d'un cocon puis Glasfeu des glaces d'Alsevjal. Dans les romans des Cités des Anciens, nous suivons le retour des dragons vers Kelsingra, une cité mythique des Anciens.

Ceux qu'on appelle les gardiens sont forcément intéressés par ce qui a trait aux dragons. Bien qu'ils ne soient que des pauvres gens, des esclaves, des déformés, des sans ressources, les rumeurs du vaste monde viennent jusqu'à eux. C'est par exemple Thymara qui est au courant de la prouesse de Devoir (« la grande créature noire avait émergé de son long sommeil, pris Tintaglia comme compagne ; et ils s'étaient envolés ensemble pour chasser, manger et s'accoupler »).

Pourquoi Glasfeu s'est-il volontairement enfermé dans les glaces ? Était-ce un suicide ? C'est visiblement un enchaînement : des catastrophes naturelles, une attaque coordonnée des Blancs et de leurs Serviteurs et une attaque contre son mental. On a un aperçu de ce qui leur est arrivé dans l'Homme noir ; on y lit que « les dragons et la plupart de leurs serviteurs, les Anciens, avaient péri lorsque la terre avait tremblé, s'était fendue, et que les montagnes avaient vomi de la fumée, du feu et des vents empoisonnés ». Notons au passage que grâce à leur science, les Blancs savaient ce qui pouvait arriver et n'ont rien fait pour aider les dragons. Mais, les Blancs et les dragons étaient engagés dans une féroce compétition pour contrôler le monde...
Glasfeu, ne voyant que serpents et dragons morts, subissant le harcèlement de ses ennemis, ne pense avoir qu'un seul recours : en finir avec la vie. On a presque un peu de pitié pour le vieux dragon. Quand il partage ses pensées, involontairement, avec Fitz, on se rend compte à quel point ses derniers instants furent pathétiques : « Glasfeu avait glissé dans un état suspendu, mais sans parvenir à se défaire de son organisme (…) Il aspirait à la mort, il rêvait de la mort. »

Devoir le libère donc de la glace et les choses ne furent pas aisées. Il fallait bien entendu lutter contre les manigances de la Femme Pâle, il fallait aussi prendre en compte les superstitions locales. Quand Elliania lance le défi au Prince Loinvoyant, l'adolescent ne sait pas que sa quête n'est pas bien vue dans les Îles Outriliennes. Le clan de l'Ours et du Hibou sont très vindicatifs (« nul homme ne doit tuer Glasfeu, narcheska, pas même pour l'amour de vous »). Le dragon emprisonné dans la glace est devenu un lieu de contemplation, il est comme une figure divine : « voilà la bonne fortune que nous obtenons en honorant Glasfeu. Déshonorez-le, doutez de lui, et je préfère ne pas imaginer le malheur qui s'abattra sur vos maisons ».

Fitz et le Fou, aidés par Burrich, Umbre, Lourd et d'autres, parviennent à contrecarrer les plans de la Femme Pâle, Illistore. Cette dernière ne se contente pas de regarder la lente agonie du dragon, elle veut sa mort. On l'apprend quand Prilkop (l'Homme noir) raconte son histoire à Abeille dans Le destin de l'assassin. Il lui dit qu' « elle cherche le dragon, et je suis stupide : je montre le chemin. Alors elle trahit, elle essaie tuer Glasfeu » ou encore « son destin était de s'employer à ce que les dragons ne reviennent jamais dans notre monde ». Prilkop est plus que choqué par le choix de Glasfeu.
Malheureusement pour les Blancs, Devoir est parvenu à relever le défi. Umbre informe Fitz que « le dragon a déposé tout seul sa propre tête sur la pierre d'âtre ». Ortie nous en apprend un peu plus et son éclaircissement illustre bien le caractère hautain et peu reconnaissant de ceux de son espèce (« Glasfeu était trop mesquin pour reconnaître sa dette »).

Dans le puits d'Argent, les gardiens font connaissance avec Glasfeu et tout ne se passe pas très bien. Glasfeu et Tintaglia viennent d'être empoisonnés par du bétail contaminé donné par les Chalcédiens. Ils viennent donc à Kelsingra pour se panser et avoir de l'argent. Il fait une entrée fracassante : « les humains m'appellent Glasfeu. Il en reste au moins ici qui n'a pas oublié les anciennes formules de politesse de votre espèce ». On voit bien là l'habituel sentiment de supériorité qu'ont les dragons envers les humains.
Les gardiens le craignent, les autres dragons sont circonspects. Tatou pense qu' « il est fou de douleur (…) il est imprévisible », Sintara conseille son gardien (« reste loin de lui, je crois qu'il est fou »). Et un peu plus loin, on lit que « tous les gardiens s'étaient assemblés pour voir le plus vieux dragon du monde, mais à distance prudente ».

Sa relation avec Tintaglia est plus compliquée.
Quand ils étaient le dernier de leurs espèces, ils n'avaient pas eu d'autre choix que s'accoupler. Mais avec le retour des dragons, tout a changé. Tintaglia a décidé de s'occuper d'eux. Bien qu'elle accepte la nécessité de se venger de Chalcède, elle lui en veut quand même (« il n'appelait pas à la vengeance quand c'est moi qui étais mourante »). Les choses changent quand la meute de dragons s'en va vers Chalcède. Reyn est un observateur bien placé pour analyser les dynamiques des dragons. Il note que leur formation de vol répond à une logique de domination, de pouvoir et qu'être bien placé près de la Reine Tintaglia est important. Les mâles se disputent pour elle. Reyn «  se rendait compte que le mâle noir et Kalo se battaient sans cesse pour occuper un point derrière Tintaglia ».
A la fin des Cités des Anciens, c'est Kalo qui domine Glasfeu (« après leur dernier affrontement, Glasfeu a dû se déclarer vaincu et il est sans doute allé tuer une grosse proie, la dévorer et cuver son festin »).

Nous retrouvons Glasfeu dans la dernière trilogie. Tintaglia et les autres dragons finissent par apprendre la terrible vérité, que Glasfeu a fui et failli à ses responsabilités. C'est une époque de vengeance (pour Fitz et les dragons) et chacun a besoin d'informations. Glasfeu, le dragon qui a traversé les époques, en a. Malheureusement, il les cache et se cache. Gringalette s'exprime à travers Kanaï pour transmettre l'avis général des dragons : « Glasfeu ? Rien, c'est une brute qui ne sert à rien, ni aux dragons ni aux Anciens. » La colère de Tintaglia éclate quand elle apprend la façon dont le vieux dragon noir a vécu ses derniers jours avant de s'enfouir dans la glace. Il fait honte, il n'est pas digne. Ses propos sont clairs, « Glasfeu est un pleutre. Un dragon qui préfère s'ensevelir dans la glace plutôt que de se venger, par crainte pour sa propre sécurité, n'est pas un dragon ! »
Dorénavant, puisqu'elle a pris le dessus sur Glasfeu, Tintaglia sait que « les Blancs et les Serviteurs ont fait grand tort aux Dragons. Ils ont cru pouvoir commettre leurs injustices sans avoir à payer les conséquences ! Cette honte est toute entière due à la lâcheté de Glasfeu ! »

Mais, tout n'est pas négatif. Il serait injuste de le limiter à un vieux dragon suicidaire. Il est aussi une créature puissante, intrépide.
Il est celui qui organise l'assaut contre Chalcède (« Glasfeu avait l'expérience du combat contre les humains (…) le vieux dragon noir tenait à prendre Chalcède par surprise »), il est le dernier à s'en aller et semer la mort (« le palais du duc était tombé sous les assauts orchestrés par Glasfeu, implacable et sans pitié .»)
Glasfeu sera aussi de la partie quand il faudra détruire Clerres. Il fait une remarquable entrée (« je suis de retour, et je vous apporte la mort ! »). Lui aussi ouvre une fenêtre sur les événements du passé et renseigne le lecteur sur ce qui s'est passé des années avant : « te rappelles-tu de moi Clerres ? Te rappelles-tu comment tu nous as fait mourir avec un festin de bétail empoisonné (…) Comment alors que je me battais contre vous, vous m'avez rempli l'esprit d'une malédiction ? (…) A l'époque, je me suis enfui. Vous m'avez couvert de honte ! Vous avez fait de moi le dernier dragon au monde. » Et bien entendu, il tue, détruit des bâtiments.

Les dernières lignes des romans de la tawny man trilogy


Tome 7, Le prophète blanc : “Nous atteignîmes les premiers le bac de Travers-de-Fanal

Le tome se conclut sur une scène plutôt rapide, une simple course à cheval pour attraper à temps un bateau. Tom Blaireau, Sire Doré et Laurier sont en effet à la recherche du Prince Devoir, disparu depuis peu. 
Mais, ce livre ne se déroule pas tout le temps sur ce rythme, au contraire. Une bonne partie installe Fitz comme Blaireau et dans sa nouvelle vie. On le voit, on le suit dans son quotidien, dans sa petite maison. Il nourrit ses fils, s’occupe de Heur son fils adoptif, de ses encres. Oeil-de-Nuit est là. On le voit recevoir des visites de temps : ce sont Astérie, Jinna, Umbre ou le Fou. C’est un héros éloigné volontairement des changements qu’il a créés. Il a une vie paisible, monotone, presque ennuyeuse comme certains le sous-entendent (Umbre) ou le disent clairement (Astérie).
Le “nous” fait référence à Fitz et une jument appelée Manoire. Il n’est pas lié avec elle par le Vif et de toute façon elle ne le voudrait pas. Mais, c’est la deuxième foi que Fitz monte sur un cheval de qualité dans ce tome (avant, il a chevauché Malta) et il est à chaque fois pleinement vivant, c’est un autre Fitz. On retrouve là la relation particulière qu’il a avec les animaux.

Tome 8, La secte maudite : “Le passé est tout près ; il commence à la dernière respiration qu’on a prise

Fitz a des occupations. Il n’a jamais tué par plaisir, il a certes chassé mais c’était plus dans un esprit de communion avec Oeil-de-Nuit. Fitz aime écrire, c’est une pratique peu courante et peu répandue dans les Six-Duchés où d’ailleurs très peu de gens maîtrisent la lecture. Il a noirci un tas de rouleaux de parchemins, relatant son histoire, l’histoire des Six-Duchés et d’autres choses encore. Tout cela, c’est son passé qui est porté. Il en a besoin afin d’extérioriser ses peines et ses douleurs. Certes, il a eu des amis, il a eu Oeil-de-Nuit, le Fou, Umbre, Molly mais ils ne sont pas toujours là. Sans compter que Fitz est un homme de secrets et qu’il ne peut pas ou ne veut pas toujours tout leur dire. Il se cache des choses à lui-même ! Et Oeil-de-Nuit reste un loup, il n’a pas la même conception des choses que les humains.
Peut-il tourner la page du passé ? Il subit une nouvelle perte dans ce tome : Oeil-de-Nuit meurt. Il est plus isolé que jamais, d’autant plus qu’il doit jouer le rôle d’un serviteur. Fitz perd une partie de lui et plus que ça. Lui et son loup formaient une unité.

Tome 9, Les secrets de Castelcerf : “Je levai ma bouteille avec un sourire sans joie et bus au goulot

La réaction de Fitz est compréhensible, il sent les ennuis arriver. En effet, Devoir, sous le coup de l’impulsion et d’une humiliation publique, vient d’accepter le défi de la narcheska Elliania. Il s’agit d’une tâche presque impossible à réaliser, à savoir apporter la tête d’un légendaire Dragon Glasfeu. Ce n’est pas que les gens des Six-Duchés ne croient pas aux dragons, ils ont vu ceux de pierre survoler les terres et Castelcerf, puis chasser les Pirates Rouges. Fitz a juste conscience de l’immensité de la tâche qui l’attend.
Pour ne rien arranger, Devoir vient de se rendre compte que Fitz lui a imposé un ordre d’Art, il remet en cause la nature de leur amitié. Quelques temps avant, Fitz était parvenu à tirer Devoir des griffes des Pie (une secte du Vif), mais le jeune homme, intoxiqué par les belles paroles d’une marguette, se défend et résiste. Fitz, bien involontairement, lui ordonne de ne pas résister. Notons aussi que tout est amplifié par la magie, forte et incontrôlée, du lieu où ils sont : l’île des Autres.
Fitz boit sans entrain (et c’est assez surprenant tant on l’a vu saoul ou apprécié un bon alcool d’abricot). Mais, Fitz n’est plus le même depuis la mort d’Oeil-de-Nuit. Il erre comme une âme en peine.

Tome 10, Serments et deuils : “Avoir le courage de trouver une voie nouvelle, c’est peut-être oser risquer des erreurs nouvelles

C’est assez ironique de lire ça venant de la plume de Fitz, lui qui a de nombreuses fois prié pour que le destin le laisse tranquille et qui a voulu vivre à l’abri des événements.
Certes, des choix lui ont été bien trop souvent imposés. Il ne peut pas partir avec Molly, enceinte sans qu’il le sache, car il doit protéger Subtil, Kettricken. Il ne peut vivre une vie paisible quand tout le monde le croit mort car il se sent obligé de tuer Royal. Il ne peut pas rejoindre Molly et le bébé qui vient de naître car Vérité lui impose de le rejoindre. Sans compter toutes les fois où il s’est laissé porter par d’autres (le Fou, Umbre principalement). Et à chaque fois, dans tous les cas, il a eu son lot de douleurs, de peines et de trahisons. A chaque fois, pourtant, il a continué à vivre. Fitz a déjà pensé au suicide, il a voulu sauter du haut de la falaise après une séance d’Art plus que pénible avec Galen, il s’est empoisonné pensant trahir Vérité face aux traîtres du clan d’Art. Il s’est même tué dans les cachots royaux, ne survivant que grâce à une vieille pratique du Vif. Pourtant, quand il vit, il persiste à se jeter la tête la première dans les ennuis, peu importe ce qu’il laisse en chemin derrière lui. Il a vu tant d’hommes et de femmes échouer, commettre des erreurs, et cela ne 
l’empêche pas d’espérer de faire mieux qu’eux.

Tome 11, Le Dragon des glaces : “Le Fou m’attendait

Le Fou brille par son absence dans une bonne partie de ce tome. Il échappe au pénible voyage en bateau et à l’accueil des Outrîliens.
Il a annoncé à Fitz qu’il allait mourir à Aslevjal, que c’était son destin. Bien entendu, Fitz fait tout ce qu’il peut pour éviter et se dit que si le Fou ne peut pas se rendre dans les Îles d’Outre Mer, il ne peut y mourir. Il fait donc tout pour que le Fou ne trouve pas de navire.
Comment le Fou a pu arriver là, c’est la grande question. Mais, on ne peut qu’admirer sa détermination à affronter sa mort et son sens de la mise en scène.
C’est un grand choc pour Fitz et ses compagnons. Mais, être séparé et se retrouver est une constante pour les deux. Après tout, ils ont été séparés durant de longues semaines après la mort de Subtil, avant de se retrouver dans les Montagnes. Ils l’ont été à nouveau après que Vérité se soit transformé en Dragon de Pierre. Et ils l’ont été quand Fitz a mis au pied du mur le Fou pour connaître la réelle nature de ses sentiments.
Cela reste un grand mystère de leur relation. Ils sont souvent éloignés l’un de l’autre. Quand ils sont ensemble, ils ont de belles disputes. Et pourtant leur lien est puissant, ils s’aiment l’un l’autre.

Tome 12, L’homme noir : “Il y a longtemps que je suis perdu, répondis-je ; puis je respirai profondément, me redressai et le suivis

Burrich vient de mourir. Fitz a perdu son mentor, son père de remplacement, un ami. L’ancien maître des écuries s’est sacrifié pour sauver Leste, son fils. Il n’a pas hésité à donner sa vie pour un fils qui pensait qu’il ne l’aimait pas. Il n’a pas hésité à donner sa vie alors qu’il savait que les choses allaient mal tourner. Quelques pages auparavant, dans une remarquable tirade, Burrich avait tenté de persuader Devoir de renoncer à cette folie, d’arrêter de vouloir contrarier des forces qui le dépassent. Comme Fitz, Burrich a vu tant d’hommes de qualité mourir. Il a perdu l’homme qu’il respectait le plus (Chevalerie) il y a des années et il n’a jamais réellement fait son deuil.
Fitz, de son côté, a vu le Fou être malmené, jeté dans les bras destructeurs de la Femme Pâle. Il sait que ses chances de survie sont minces. Mais il ne reste que lui, Oeil-de-Nuit est mort et le monde des Loinvoyant est infréquentable tant qu’il ne révèle pas sa vraie identité.
Sa relation avec Ortie (la fille eue avec Molly) semble mal engagée. Il a menti sur son identité, il l’a privée de celui qu’elle considère comme son père. Pire, en voulant la protéger et l’éloigner des complots et des intrigues, il s’est privé de nombreuses années où il aurait pu la connaître. Comment construire quelque chose de confiance à partir de ça ?
Enfin, il ne faut pas oublier le monde totalement inconnu dans lequel les personnages vont plonger : les Dragons sont bel et bien de retour.

Tome 13, Adieux et retrouvailles : “Je n’en demande pas davantage

Fitz a une belle fin, presque trop belle. Burrich mort, il parvient à reconquérir le coeur de Molly. Il la séduit petit à petit, et finit par l’épouser. Fitz a beaucoup souffert et on peut être content pour lui que ça se termine de cette façon. Rien à voir avec la fin de la Reine solitaire où il finissait dans une cabane à regarder le monde continuer sa route sans lui.
Oeil-de-Nuit mort, le Fou reparti pour son pays natal, il ne lui reste pas grand chose à quoi s’accrocher. Il n’a pas plus que ça envie de se mêler des affaires du trône. Il ne peut pas redevenir assassin et il n’a jamais réellement aimé ça de toute façon. Il ne peut pas retourner au château car trop de gens connaissent sa réelle identité et ça pourrait menacer Abeille.
Il retrouve donc Molly, une femme à qui il n’avait pas parlé depuis des décennies. Leur séparation avait été brutale. Ils se retrouvent doucement, prenant le temps de se connaître. L’amour s’est transformé en autre chose, plus qu’une simple passion d’adolescents.


Hiémain et Kyle, une relation compliquée

La saga des Aventuriers de la Mer s’ouvre sur un mauvais choix et des incompréhensions. Mourant, Ephron Vestrit doit décider qui aura la charge de la vivenef de la famille. Tout laisse croire que ce sera Althéa, après tout elle a navigué sur le bateau magique. Mais, il choisit Keffria au grand étonnement de tous (et de celui du lecteur) : avec sa femme, Ronica, ils pensent que Keffria et son mari Kyle Havre auront besoin d’une source de revenus pour leur famille.
Keffria et Kyle ont trois enfants : Malta, Selden et Hiémain. Ce sont des Vestrit et il faut un Vestrit pour naviguer sur la vivenef Vivacia. Kyle décide donc de faire revenir Hiémain de son monastère.

Kyle Havre est ambitieux, il est un chalcédien et il manipule sa femme. Il lui dit des mots doux, l’enferme dans une prison de promesses. Il se révèle colérique et dur avec les mots. Prendre le commandement de la Vivacia est une opportunité inespérée pour lui, il est prêt à tout pour que tout aille bien. Il va briser des tabous en commerçant des esclaves.
Il va aussi revenir sur la parole familiale en se servant de Hiémain. Puisqu’il faut un Vestrit sur le bateau et que les deux autres enfants sont trop jeunes, ce sera Hiémain. L’éveil de la Vivacia montre déjà son côté absolu et ce que seront les futures relations avec son fils. Il ne fait pas que se moquer des croyances de son fils, il est déjà autoritaire : “Je me moque de Sa ! (...) Prends la cheville et éveille le navire”.

Déçu ou simplement méchant avec son fils, il ne fait que le rabaisser. Il tourne en dérision ses convictions religieuses, sa façon d’appréhender la vie. De sa bouche ne sortent que des paroles rabaissant son physique. Ainsi, alors qu’il retrouve son fils après de longues années, aucune parole de bienvenue n’est proposée. Il est blessant, volontairement blessant : “ta petite soeur est plus grande que toi, ; et pourquoi portes-tu une robe comme une femme”. Il s’attaque à la virilité de Hiémain, un concept très important dans la culture de Chalcède. Et à bord de la Vivacia, il sera encore plus explicite (“tu es revenu avec ta robe brune, ta voix douce, tes muscles de fillette, tes manières de mouton et ta timidité de lapin”). Il ne fait aucun effort pour comprendre son fils, pour tenter de saisir que l’éducation qu’il a reçue dans son monastère l’a profondément changé et qu’il lui faut du temps pour essayer de devenir ce que son père attend de lui. Car, Hiémain a évolué dans un cocon protecteur et pacifique, seulement rythmé par sa progression dans la maîtrise des préceptes. Rien ne le prépare à ce qu’il va affronter.

Kyle Havre décide de faire de son fils un mousse. Il a l’espoir qu’il se montre à la hauteur, gagne son respect et celui des hommes du bateau. Il le voit déjà devenir second puis capitaine un jour. Pourtant, dès le début, Hiémain fait preuve de ses objections, il s’est donné à Sa et aux études. Kyle fait alors preuve de violence pour le convaincre (“le poing le frappa sur le côté du visage, avec un craquement assourdissant”).
D’autres personnages comme Ronica Vestrit (l’épouse d’Ephron) ont conscience que la vie à bord du bateau sera rude pour Hiémain. Car non seulement il n’est pas du métier mais en plus Kyle Havre a choisi une cargaison particulière, des esclaves. C’est un interdit à Terrilville, c’est aussi un sacré défi pour une vivenef qui vient de s’éveiller et qui a conscience de tout ce qui se passe à son bord. Ronica es sceptique quant aux chances de réussite de Hiémain, elle dit à sa fille Keffria que “même si Kyle traitait Hiémain aussi délicatement qu’une petite fille, ton fils souffrirait de ce qu’il verra : les cales bondées, la mort”.

La vie à bord du navire est compliquée pour Hiémain. Kyle le confie à Torg, ne voulant pas de traitement de faveur pour son fils. Torg est le lieutenant, c’est surtout un homme brutal et jaloux, une terrible combinaison. Il trouve toutes les excuses pour ridiculiser le jeune homme, il désire plus tout que le faire craquer. Il le rabaisse devant les autres membres de l’équipage. Il ne fait que se débarrasser de lui, il s’y emploie avec des termes humiliants comme lorsqu’il dit à Clément que “c’est toi qui fais la nounou. Veille à ce que le bébé à sa maman ait toujours les mains occupées.”

Est-ce que Hiémain a conscience que son père le méprise ? Grâce à Clément, il sait déjà qu’il sera traité comme les autres à bord, qu’il ne faut rien attendre du fait qu’il soit le fils du capitaine (“non, m’sieur, pas quand tu sers à bord de son bateau ; à ce moment-là, c’est ton capitaine et rien d’autre”).
Hiémain verra que son père est détaché de lui lorsqu’il faudra lui amputer d’un doigt suite à  un accident sur le bateau. Les deux se défient, se regardent et se tiennent afin de voir qui cédera le premier. Le doigt infecté, Hiémain insiste pour que son père lui coupe. Ce dernier refuse et s’en ira même quand l’acte sera fait. Hiémain fera preuve d’un courage énorme et plus tard, assez étrangement, Kyle lui reprochera de s’être comporté comme un monstre en ne pleurant pas. Pour Hiémain, c’est la révélation, il “comprit alors que jamais il ne plairait à son père, que Kyle n’avait jamais désiré être fier de lui.”

A Jamaillia, les choses empirent. Hiémain tente de s’évader, est capturé par un esclavagiste et se retrouve à vendre. La vente publique voit Torg et Kyle prendre place dans la foule et ne pas faire plus d’efforts que ça pour racheter le fils. Hiémain sera tatoué deux fois, une première comme esclave et la seconde comme la propriété de la Vivacia, le bateau qu’il aime tant selon Kyle.

“il lui avait raconté qu’il avait tatoué Hiémain réduit en esclavage et qu’il l’avait acheté au nom de la Vivacia (....) car son père ne voulait plus entendre parler de lui”
“il était déjà défiguré par deux tatouages d’esclave, dont le plus grand était dû à sa propre réaction impulsive, sous le coup de la colère, à une suggestion facétieuse de Torg”

Tout est hors de contrôle. Kyle est dégoûté par son fils, le bateau est de plus en plus dépendant de Hiémain et instable à chaque fois que Kyle lève la main. Kyle ne sait que faire. A peine exprime-t-il des doutes sur sa propre attitude qu’il sait que ça ne sert à rien : “il regrettait son geste envers Hiémain mais il lui était impossible de revenir en arrière ; il savait aussi qu’on ne lui pardonnerait jamais”. 
Pas de pardon pour Kyle, Althéa le déteste déjà, Ronica le regarde de haut et il doit bien se rendre compte que Keffria ne le suit qu’à reculons. Seule Malta aime inconditionnellement son père.
Poussé à bout, Kyle est à deux doigts de tuer son fils. Hiémain ne doit sa survie qu’à un serpent (“une tête blanche comme la mort se dressa soudain hors de l’eau, les mâchoires béantes (...) elle attendait son repas”). Le serpent est lui aussi un bénéficiaire du choix du commerce d’esclaves, il mange les cadavres jetés par dessus le bord.

Le choix de Kyle Havre de se lancer dans le commerce d’esclaves aura des répercussions majeures. Cela ne fragilise pas seulement la famille Vestrit, cela aiguise l’appétit du pirate Kennit, un homme extrêmement ambitieux qui se voit le premier des pirates et ambitionne de libérer les esclaves et de capturer une vivenef. Il profitera de la révolte à bord de la Vivacia pour s’en emparer. Mais Kennit est gravement blessé à la jambe et Hiémain lui propose de l’aide, son éducation le pousse à ça. Là où on pourrait voir un acte de noblesse, Kyle ne voit que de la faiblesse, de la lâcheté : “tu opérerais même s’ils m’avaient jeté au serpent. C’est ta morale : courber l’échine devant celui qui a le pouvoir”. Il retire tout grandeur à la décision de Hiémain.

Etant donné le traitement que lui réserve son père, ce n’est pas anormal de voir par la suite que Hiémain vénérera Kennit et Etta. Il les placera sur un piédestal malgré toutes leurs ignominies. Il prendra même la défense de Kennit quand ce dernier violera Althéa.