mercredi 20 janvier 2021

Le monde de Tintaglia

Tintaglia apparaît pour la première fois dans les Aventuriers de la Mer. Elle y devient un acteur important en permettant aux gens de Terrilville de se défaire des navires chalcédiens. Elle doit tenir compte des besoins des humains pour atteindre ses propres objectifs, le retour des dragons. Tintaglia revient à la fin du second cycle de l’Assassin royal lorsque Fitz, Devoir et les autres tentent de libérer Glasfeu des glaces d’Aslevjal. On la retrouvera plus tard dans les Cités des Anciens, chassée et mise à mal par des individus de Chalcède. Enfin, elle portera la vengeance des dragons dans le Fou et l’assassin : elle participera à la destruction de Clerres et des Serviteurs.

Dans les Aventuriers de la Mer, certains personnages voguent sur des vivenefs, des bateaux magiques ; d’autres ont des liens avec des gens du Désert des Pluies. Faire face à des choses qui sortent de l’ordinaire ne donc doit pas être nécessairement dérangeant pour eux. Mais, la chose est différente avec un dragon. D’autant plus que le dragon a une volonté propre, des demandes ou des exigences. C’est encore plus renforcé avec les circonstances du retour de Tintaglia : elle revient dans un monde totalement différent de ce qui lui reste des souvenirs des anciens dragons. 

Humains ou animaux doivent s’habituer à une nouvelle force, une nouvelle menace et ils doivent le faire vite. Car Tintaglia a l’intention de rappeler qui elle est (“les dragons avaient-ils disparu depuis si longtemps du monde que les bêtes à sabots aient ainsi renoncé à se méfier du ciel ? Elle allait bientôt leur apprendre”). 

Très vite, on se rend compte que Tintaglia est arrogante et que, pour elle, les humains doivent la servir. Elle se moque de savoir s' ils sont en pleine guerre ou s’ils sont occupés. Elle n’a pas non plus conscience qu’elle a en tête un monde qui n’existe plus, qui a profondément changé : les Anciens (ceux qui vivaient à proximité des Dragons) ont disparu. Les témoignages sur ce qu’ils furent sont très rares, on l’a bien vu dans l’Assassin royal quand Vérité s’est lancé à leur recherche. 

En tout cas, Tintaglia n’est pas contente lorsqu’elle est à Trois-Noues : “comment osaient-ils traiter un dragon de la sorte ? (...) quand elle avait survolé la cité en rugissant pour faire comprendre aux habitants qu’elle allait atterrir, ils ne s’étaient pas donné la peine de débarrasser le quai.”

Les motivations de Tintaglia sont claires : permettre aux serpents de construire leur cocon puis de se transformer en dragons. Pour cela, elle doit affirmer sa souveraineté. Elle a besoin de reprendre confiance en elle, de montrer qu’elle est la dominante. Il ne suffit pas de le proclamer par la parole ou de charmer les humains, il faut le montrer. C’est pour ça qu’elle défie de grands prédateurs et éprouve une immense fierté à les abattre (“la lutte assouvit quelque chose dans son âme. C’était la preuve qu’elle n’était plus une créature impuissante, implorante, prisonnière dans le cercueil de son propre corps”). Elle prend ce qu’elle veut quand elle veut. C’est la logique du dragon.

Petit à petit, elle gagne en certitude et montre aux humains qu’elle est une créature avec laquelle ils doivent compter, et mieux encore, selon elle, à qui se soumettre. Comment ne pas comprendre autre chose quand elle affirme à Reyn que “ les dragons vont reprendre leur véritable place comme Seigneurs des Trois Règnes. Nous régnerons à nouveau sur le ciel, la mer et la terre”. 

Elle se moque des prétentions des hommes qui construisent des pays et se croient propriétaires de ce qui est dedans (“la Terre des Dragons ? Comme s’il n’y en avait qu’une, un espace délimité par des frontières”). On peut d’ailleurs trouver un écho à ce que dit le Fou dans le troisième chapitre du roman Le dragon des glaces : “vous ne possédez pas la terre à laquelle vos corps finissent par retourner, et elle ne garde pas souvenir des noms que vous lui donnez.”

Tintaglia n’a pas une grande considération pour les hommes et les femmes. Il faudra attendre les livres du Fou et de l’assassin pour comprendre pourquoi. On comprend que les Serviteurs de Clerres ont failli détruire les Dragons. Ils ont si bien réussi qu’ils ont forcé un Glasfeu attaqué physiquement et mentalement à se cacher dans les glaces d’Aslevjal. Le dernier des dragons vivants avait disparu et la Femme Pâle a été chargée de le surveiller. 

Dans le tome Sur les rives de l’Art, Tintaglia exprime clairement à Fitz que le temps est à la vengeance : “les Blancs et les Serviteurs ont fait grand tort aux dragons. Je brûle de rage à l’idée que, pendant des générations, ils ont cru pouvoir commettre leurs injustices sans avoir à payer les conséquences (...) quand nous arriverons là-bas, nous la détruirons pierre par pierre”.

Malgré tout, même si elle a peu de considération pour l’espèce humaine dans sa globalité, il y a quand même quelques individus dont elle se souvient ou qu’elle tolère près d’elle.

C’est par exemple le cas de Malta qui a contribué à sa libération. Certes, Reyn doit user de vaillants arguments pour la convaincre, mais elle finit par aider à contrecœur (“très bien, insecte, je vais t’aider à la retrouver”). Et Mata sera la Reine des Anciens.

C’est aussi le cas d’Ortie. La fille de Fitz et Molly a permis à Tintaglia de retrouver Glasfeu. Mais, comme l’a compris Fitz, “les dragons ont des dettes ; ils ne les paient pas, c’est tout”. Est-ce la conséquence d’une trop grande fierté ou d’un mépris ? Peu importe, le fait est là, Tintaglia est très réticente à remercier ces humains, cette nouvelle génération d’humains en tout cas ou même simplement à se souvenir qui ils sont. Pour en revenir à Ortie, elle avait harcelé Tintaglia pour qu’elle respecte sa part du marché (poser sa tête sur la pierre d’âtre de Zylig pour permettre à Devoir de gagner son pari). Quand Fitz évoque Ortie, ce sont tout de suite des termes désagréables qui, en fait, sont une sorte d’hommage. Elle commence par dire que “rares sont les humains que je connais, moucheron.” Puis, “Elle. Ce n’est pas un moucheron celle-là, c’est un taon, un taon qui pique, qui bourdonne et qui suce le sang”. Tintaglia se souvient bien d’Ortie.

C’est aussi Selden Vestrit. Il a succombé au charme du dragon, il l’admire, la vénère. Il est admiratif et Tintaglia perçoit ses sentiments (“elle regarda ce petit être avec tendresse. Un papillon, condamné à une vie si brève, et pourtant il se tenait devant elle, sans crainte, et il l’adorait”).

Notons au passage que Tintaglia aborde souvent un vocabulaire lié aux insectes pour parler des hommes, sans doute pour bien mettre en avant leur petitesse et leur insignifiance.

Tintaglia est fortement ancrée dans son présent. Elle a une tâche à accomplir et pour cela elle peut compter sur les souvenirs des dragons qui ont existé avant elle. Ils contribuent sans doute à lui faire ressentir une forme de nostalgie, la pensée d’un passé qu’elle n’a pas connu. Cela lui rappelle qu’il fut un temps où quelques humains et des dragons avaient créé des liens spéciaux : “il y avait une époque (...) où l’essence des dragons s’était mêlée à la nature des hommes, et les Anciens avaient procédé à ce mélange fortuit”. Malheureusement pour elle, dans les Aventuriers de la Mer, il n’y a pas d’Anciens. Il faudra attendre les romans des Cités des Anciens pour en voir enfin. Ils sont des esclaves, des gens sans avenir à qui on donne une tâche ingrate. Ils finiront par se montrer à la hauteur de la situation et à gagner l’estime et le respect des dragons.

Les humains ne sont pas tous des Anciens et le dédain est manifeste. On peut lire dans les Aventuriers de la Mer qu’elle se moque royalement de ce que font les humains si ce n’est pas tourné vers elle (“la volonté d’un dragon prime sur tous les buts médiocres des humains. Vous allez mettre fin à ce conflit et tourner votre attention sur mes désirs”). Elle leur accorde quelques mérites, ils savent détruire et construire et ces talents seront utiles pour aider les serpents et futurs dragons (“les humains ont toujours été des bâtisseurs et des terrassiers. Il est dans votre caractère de façonner la nature à vos propres fins. Cette fois, vous allez façonner le monde selon mes besoins”). Elle a bien conscience qu’il sera très compliqué de les changer, elle est même fataliste : “les hommes continueront à se quereller entre eux pour savoir qui doit récolter et où, quelle vache appartient à qui. Ainsi va le monde des hommes”.

Si Tintaglia se sent supérieure aux hommes, ce n’est pas seulement parce qu’elle est une grande prédatrice mais surtout parce que sa vie est bien plus longue que la leur et bien moins fragile. Elle peut traverser les époques là où la vie d’un homme s’éteint rapidement. Elle blesse presque Malta en le lui rappelant (Malta était inquiète de ne pas la voir). Elle lui affirme sans ménagement que “les dragons ne comptent pas le temps selon les infimes gouttelettes de jours qui paraissent si importants aux humains”.