Abeille et Ortie

Fitz est mort. C'est en tout cas ce que croient Abeille, Ortie (« Notre père est mort, Abeille »), le Fou et les autres. Il a donné sa vie pour sauver son plus vieil ami à Clerres. Sa mission de sauvetage n'a pas été totalement un échec puisque Abeille est revenue vivante à Castelcerf. Mais à quel prix ?

Abeille et Ortie ont donc perdu leur père. Fitz les avait habituées à une éducation particulière. En ce qui concerne Ortie, c'est surtout Burrich et Molly qui ont fait le travail, Fitz se contentant de lui donner des cours particuliers tard la nuit alors qu'elle était adolescente. Abeille, elle, a passé plus de temps avec Fitz mais il la traitait plus comme une assistante que comme sa fille.
Ortie sait que sa relation est compliquée avec sa sœur. Les deux n'ont jamais vécu ensemble et se connaissent très peu. Elle n'oublie pas non plus que Abeille a préféré rester avec Fitz plutôt que de la suivre (« je ne souhaite pas aller au château de Castelcerf (…) je vais rester chez moi à Flétrybois. »)

Ortie a longtemps considéré Abeille comme une jeune fille retardée et Abeille de son côté n'a pas fait grand effort pour la contredire. Mais tout change quand les deux croient que Fitz est mort et Ortie fait des efforts pour organiser un bon accueil à Abeille au château royal. Elle sait que la petite Abeille a traversé des épreuves compliquées. Elle s'est visiblement renseignée sur la vie de sa sœur car celle-ci fait face à une agréable surprise. Non seulement elle y retrouve Prudence, son ancienne servante, mais en plus celle-ci lui affirme qu'Ortie a retenu les leçons de son propre passé (« elle m'apprit qu'elle devait être ma bonne, car ma sœur ne souhaitait pas m'imposer la vie de château de Castelcerf, trop différente de celle que j'avais connue ») ; quand Ortie est arrivée à Castelcerf, elle a dû quitter son coin reculé, sa vie simple pour devenir la Maîtresse d'Art du Royaume alors qu'elle n'y était pas du tout préparée. C'est l'une des choses reprochées à Fitz.
Ortie confirme verbalement ses intentions à Ortie (« en tant que grande sœur, était décidée à me donner l'instruction dont elle avait été hélas privée »). Ortie a longtemps dû se cacher derrière un ton piquant pour se protéger dans une cour impitoyable où règnent des luttes de pouvoir et d'influence. Et cela lui a nui, son prénom devenant un surnom utilisé pour se moquer d'elle.
L'attitude volontaire d'Ortie peut s'expliquer par ce qu'elle apprend de la bouche de Fitz ou d'Abeille. Par exemple, comment rester insensible quand elle entend dire que Fitz a brûlé un corps les pieds dans la neige devant Abeille en pleine nuit alors qu'elle n'était qu'une gamine (« oh, papa, comment as-tu pu faire ça ? »)
Mais, Ortie lui parle encore parfois comme si elle était une gamine, une jeune femme irresponsable. Elle a un ton à la limite de la condescendance : « parfois, il faut qu'un adulte décide ce qui est le mieux pour un enfant ». Il faudra toute la diplomatie de Crible pour atténuer un peu la dureté du message. Tout n'est pas de la faute d'Ortie. Ce n'est pas sa faute si Abeille hante les couloirs du château en pleine nuit (une tradition familiale) pour aller voir Lourd, ce n'est pas sa faute si Abeille fait peu de progrès en Art ou si elle en veut tellement au Fou. En ce qui concerne l'Art, il ne faut pas oublier qu'Ortie est la référente dans le château et que tout doit passer par elle, est est donc légitime quand elle lui demande de ne pas aller voir Lourd, un Solitaire (un individu très puissant, hors de tout clan).

Grâce à Père Loup (Oeil-de-Nuit), Abeille informe Ortie, Crible et Kettricken que Fitz est vivant puis qu'il est en train de sculpter son dragon de pierre dans les Montagnes. Ortie et Abeille sont en désaccord à de nombreuses reprises. Assez bizarrement, Ortie refuse qu'Abeille aille porter secours à son père. La considère-t-elle comme trop faible pour aider ? Abeille vient pourtant de traverser le monde et de voir des choses totalement incroyables.
Abeille lui en veut terriblement ses mots sont accusateurs (« tu ne m'emmèneras pas par les piliers d'Art dans la carrière auprès de papa. Alors qu'il est sans doute en train de mourir »). Ce sont des propos durs et blessants à entendre pour Ortie qui croit qu'elle fait ce qui est nécessaire.
Abeille décide de partir malgré tout et monte une expédition avec le Fou, Kettricken, Persévérance, Cendre et Lant. Là, ils trouvent un Fitz affaibli, rongé par des vers et aux portes de la mort. Ortie et Devoir finissent par arriver et Ortie sermonne sa sœur à plusieurs reprises. Abeille ne comprend pas tous ces gens qui sont venus voir la mort de Fitz, est-ce un spectacle, un divertissement ? Ortie lui rappelle que la royauté n'a pas de vie privée (Umbre dirait la même chose) : « c'est un Loinvoyant, il fait partie de la famille royale. L'intimité n'existe pas pour lui (…) Prends l'air doux et anodin, et tu auras peut-être un petit bout d'existence rien qu'à toi ».
C'est quelque chose que Fitz n'a jamais assimilé durant sa jeunesse, c'est sans doute pour cela que Royal a mis tant d'acharnement pour le tuer. Abeille apprend vite, elle retient les enseignements. Elle se doute que la vie n'a pas été simple pour Ortie avec un père comme Fitz puis seule à Castelcerf. Quand vient le moment des adieux, on se rend compte qu'Abeille va faire des efforts pour se rapprocher de sa sœur (« Ortie me serra dans ses bras, et je ne cherchai pas à résister ; puis je pris davantage sur moi et l'étreignis à mon tour »).

Enfin, les deux partagent un point commun : elles passent après le Fou.
A la fin d'Adieux et retrouvailles, Fitz préfère rester (dans un premier temps) à Aslevjal et retrouver le Fou plutôt que rentrer à Castelcerf et enfin faire connaissance avec sa fille. Il faudra que le Fou coupe tout lien avec Fitz pour que le bâtard se tourne vers sa famille.
Quant à Abeille, elle est abandonnée à Chênes-lès-eau. Certes, Fitz vient de poignarder le Fou mais il aurait pu faire plus que laisser sa fille seule avec Lant dans une carriole.
Ce n'est donc pas étonnant de l'entendre gueuler à un Fou hésitant que «  il t'aimait plus qu'il n'a jamais aimé aucun d'entre nous ! (…) tu fais encore l'idiot, à poser des questions stupides ! » Est-ce la vérité ? Est-ce que Fitz aimait plus le Fou que ses filles ou même Oeil-de-Nuit et Molly ?

Le Fou aime taquiner Fitz





Voilà deux extraits où le Fou utilise ses talents d'improvisation pour mettre mal à l'aise Fitz. Ce dernier est un personnage un peu guindé et qui apprécie peu qu'on se moque de lui en public.
Dans le premier extrait, le Fou vient juste de lui apprendre la mort de Dame Thym (un déguisement utilisé par Umbre) et il lui lance un avertissement sur les menaces qui guettent les Loinvoyant. Et assez bizarrement, cela se termine avec le Fou lui présentant ses fesses nues.

Le deuxième extrait prend place dans la Reine Solitaire. La petite troupe (Fitz, le Fou, Astérie, Kettricken, Oeil-de-Nuit et Caudron) est à la recherche de Vérité. Astérie multiplie les avances vers Fitz mais il reste stoïque, se retranchant derrière son amour pour Molly. Astérie suppose qu'il est attiré par le Fou et que le Fou est une femme. Cela crée quelques remous dans le groupe et Kettricken intervient. Malheureusement, un jour, revenant de baignade, les deux reviennent trempés et Astérie suppose qu'il y a eu coucherie. Le Fou fait ce qu'il fait bien : attiser la jalousie d'Astérie et gêner Fitz.

La mort de la petite fille (l'assassin du roi)

L'assassin du roi est possiblement mon livre préféré de toute la saga. Il s'ouvre avec la poignante chute de Fitz. Affaibli suite à son empoisonnement par Royal, le bâtard doute, se referme sur lui-même. Il continue avec un échange de corps via l'Art entre Fitz et Subtil (ou plutôt Fitz se retrouve dans le corps de Subtil), on a alors un aperçu de la grandeur du vieux Roi. Et, ensuite c'est Kettricken qui s'affirme et montre qu'elle est une Reine, ce sont les premiers pas d'Oeil-de-Nuit dans l'histoire, c'est Fitz qui ose enfin avouer son amour à Molly. C'est surtout une ambiance pesante où les forgisés et les Pirates Rouges sèment la mort dans les Six-Duchés.

Fitz se retrouve alors en première ligne dans la défense du Royaume. L'invasion étant comme elle est (à la fois maritime et à la fois un poison lent qui se propage à travers la population), il est compliqué d'envoyer des troupes pour combattre : Fitz est seul. Seul avec ses capsules de poison au début, puis avec Oeil-de-Nuit. Le loup ne comprend pas cette chasse, il n'y a aucune viande à manger. Mais, il est avec Fitz et finit par l'aider. Un jour qu'ils sont en surveillance, ils tombent sur une petite fille que des forgisés sont en train de se partager. Après un combat sanglant, Fitz parvient à leur arracher le cadavre.


Plus tard, des rumeurs enfleront dans le château. Comme à chaque fois, on murmurera que Fitz a perdu tout bon sens en se battant, qu'il s'est battu comme un animal, que les corps des forgisés avaient des morsures suspectes. Cela fait bien entendu du mal à Fitz mais il grandit à travers cette épreuve. Il prend conscience que le combat est à mort et qu'il doit tout faire pour sauver les gens des Six-Duchés. Il donne un nouveau souffle d'espoir à Vérité, il remonte dans l'estime de Burrich. Il est surtout réconforté par Molly et Mijote la cuisinière du château, cette dernière est satisfaite de savoir qu'il y a quelqu'un qui peut les venger, faute de mieux.

Je crois que c'est ce genre de passage qui fait que le lecteur s'attache à Fitz. Certes, il est énervant et têtu, certes il a une aptitude incroyable à faire les mauvais choix mais quand on le voit prêt à se donner entièrement pour sauver une inconnue...